critique &
création culturelle

No Other Choice

Meurtrier en cours d’apprentissage

No Other Choice est une satire sociale absurde du monde du travail qui explore concurrence, abus de pouvoir et rentabilité comme proprement inhérents à ce milieu. Park Chan-Wook réalise un bijou de cinéma et de compassion humaine, à la lisière du drame et de la comédie, en s’appuyant sur le talent incontestable de ses acteurs.

Adapté du roman américain The Ax, écrit par Donald Westlake, No other choice offre un regard neuf et décalé de ce thriller qui fut porté une première fois à l’écran en 2005 par Costa-Gavras. Cette nouvelle version de Park Chan-Wook raconte l’histoire de Yoo Man-soo, ingénieur papetier remercié par ses employeurs du jour au lendemain après 25 ans de bons et loyaux services à cause de coupes budgétaires. Cherchant désespérément à empêcher la vente de sa maison d’enfance qu’il a racheté après de longues années de dur labeur, il se lance dans une quête frénétique afin retrouver un emploi dans ce secteur qui a désormais beaucoup moins d’avenir. Enchaînant les entretiens d’embauche sans promesse d’engagement, Man-soo n’a d’autre choix que de devoir éliminer la concurrence s’il veut retrouver un poste à la hauteur de son expérience et de ses qualifications.

Park Chan-Wook applique ici à l’histoire originelle les codes sociaux et moraux de la vie des Sud-Coréens, ce qui permet d'insister sur les questions de fierté, d’honneur et de devoirs attendus d’un père de famille et de justifier davantage l’entêtement de Man-soo à aller jusqu’au meurtre pour obtenir ce qu’il veut.

Connu à l’international pour sa trilogie de la vengeance et notamment pour le deuxième opus, Old boy (2003), Park Chan-Wook signe avec No Other Choice un nouveau chef d’oeuvre cinématographique. Ce nouveau film s’inscrit dans la même lignée que Decision to Leave (2022) qui réinvente le polar en une tragi-comédie où l’on se plait à rire jaune des contradictions humaines.

Le travail du réalisateur coréen est minutieux et innovant, tant sur le cadrage - l’utilisation des zooms et dézooms animent tant l’action que l’acting - que sur les plans de transitions qui, parfaitement exécutés et se fondant parfaitement d’une scène à l’autre, offre une expérience délicieuse pour le regard du spectateur.

Park s’amuse avec la musique et le son en tournant en ridicule son apprenti meurtrier : en laissant cette insupportable sonnette de magasin qui s’active quand on reste à sa porte dans un moment de tension, ou en obligeant ses personnages à hurler par-dessus la musique qui hurle dans toute la maison au premier climax du film, à savoir, le premier meurtre de Man-soo.

Les fous du bus

Les visages des personnages principaux, Yoo Man-soo (Lee Byung-hun) et son épouse Yoo Mi-ri (Son Ye-jin), ne vous seront sans doute pas inconnus. Lee Byung-hun s’est notamment fait connaître à l’international pour son rôle de méchant dans Squid Game (2021-2025) ; Son Ye-jin aussi est une star du petit écran et notamment pour ses personnages romantiques dans Something in the Rain (2018), Crash Landing on You (2020) ou le plus récent, Thirty-nine (2022). La justesse de leur jeu offre une variété d’émotions allant de la joie à la douleur mais aussi à la folie. L'enchaînement des événements est tellement lunaire que l’ensemble des personnages joue une sorte de surjeu qui appuie l’absurdité du scénario.

Les personnages secondaires sont brillamment incarnés dans la même palette de jeu, bien que j’aimerais souligner le travail incroyable de Yeom Hye-ran qui incarne A-ra, l’épouse de Gu Beom-mo, la première victime de Man-soo. En interprétant une actrice un peu ratée, aussi folle que lucide, elle propose une palette d’émotions très riche et très juste qui rend sa présence indispensable au succès du film alors qu’elle n’est qu’un personnage secondaire.

Une satire kafkaïenne

No Other Choice porte au ridicule tout ce qu’il met en scène : le travail, la fidélité ou encore le meurtre. Le film s’inscrit dans une sorte de fresque satirique de la société et de son absurdité, en digne héritier de Kafka.

L’amatrice de l’auteur tchèque que je suis n’a pas pu s’empêcher de voir des similitudes entre son œuvre et cette nouvelle adaptation de The Ax. Que vous ayez lu Le Procès ou La Métamorphose, vous retrouverez aisément dans No Other Choice la critique du monde du travail, adaptée à nos préoccupations actuelles (le manque de postes à pouvoir, la concurrence toujours plus importante, les exigences de performance et ou encore la montée de l’IA) en créant cette société au fonctionnement insensé et pourtant très proche de la nôtre.

Des hommes et des femmes

Park Chan-Wook trace une ligne explicite entre les personnages masculins et féminins dans leur manière de coexister dans ce monde absurde. Les hommes sont tous embrigadés dans le non-sens de cette société et sont constamment projetés dans une guerre d’égo entre eux, ce qui nourrit l’absurde de la situation et le manque d’organisation et de logique dans leurs interactions.

Les femmes, quant à elles, conservent toute leur lucidité, dans le meilleur comme dans le pire, et savent parfaitement comment réagir rationnellement face à la succession des événements qui se produisent. Cette différence se présente non seulement dans les actions mais également dans les plans lorsque l’on retrouve des interactions au sein de la famille de Man-soo avec d’un côté, Mi-ri et leur fille, posées et réfléchies, et de l’autre, Man-soo et leur fils, impulsifs et désorganisés.

Jusqu’à ce que la mort nous réunisse

Man-soo et son épouse incarnent une sorte de couple Macbeth moderne dans lequel Man-soo fait n’importe quoi et Mi-ri rattrape les plans foireux de son mari qui manque de courage mais pas d’ingéniosité quant à l’organisation de ses meurtres.

Man-soo hésite, se rate (beaucoup), apprenant sur le tas comment devenir un tueur professionnel. Mi-ri l’observe de loin, ne comprenant pas tout de suite ce que son mari fabrique. Malgré tout, c’est cette épreuve qui finira par les réunir alors que la tension s’était installée de plus en plus fortement au sein du couple depuis le licenciement de Man-soo. Park Chan-wook réussit le pari de nous attendrir avec son apprenti meurtrier passionné de botanique.

No Other Choice est un véritable coup de cœur, tant pour son travail de réalisation original dans les plans et transitions proposés que pour la profondeur de son scénario. Réussissant à combiner qualité d’image et de jeu, tout en réinventant le genre du thriller, Park Chan-wook signe à nouveau un film d’une grande qualité et d’une grande originalité, sans tomber dans le niche. Une maîtrise en tout point qui mérite d’être vue et revue pour saisir toutes les subtilités poétiques cachées par le réalisateur coréen.

No Other Choice
De Park Chan-Wook
Avec Lee Byung-Hun, Son Ye-jin, Yeom Hye-ran
Corée du Sud, 2026
139 minutes

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