critique &
création culturelle

« Oh, that ! »

Au cours de l’été 1998, Walter Kirn, journaliste et écrivain, fait une rencontre incongrue qui va bouleverser sa vie et ébranler à jamais sa confiance dans l’être humain : celle d’un certain Clark Rockefeller, maître de l’imposture. Quand la réalité dépasse largement la fiction…

Cela commence par une randonnée invraisemblable : pour aider un vieux couple d’amis des animaux, Walter, qui habite le Montana avec sa femme, entreprend de convoyer à New York une chienne handicapée afin de la livrer  à un soi-disant membre de la famille Rockefeller qui l’a adoptée sur internet. Point de départ que tout lecteur trouvera fort peu crédible et diantrement tiré par les cheveux ; sauf que tout est vrai, et que commence ainsi une longue relation de pratiquement quinze ans entre l’écrivain et un homme passé maître dans la mystification, qui n’en était pas à son coup d’essai et va se révéler un bien sinistre personnage.

D’abord ébloui par le talent et les manières élégamment désinvoltes de son nouvel ami, le narrateur va se montrer d’une crédulité confondante avant de découvrir des années plus tard – par les médias – que le soi-disant Rockefeller a déjà usurpé plusieurs identités, a enlevé sa propre fille et est également accusé du meurtre d’un jeune couple commis précédemment, le corps du mari ayant été retrouvé dépecé tandis que la femme reste introuvable.

Le procès occupe le dernier tiers du livre : le narrateur dont les yeux se sont dessillés assiste à la chute et à la condamnation de son « ami », l’homme qui prétendait côtoyer J.D. Salinger, Britney Spears et Helmut Kohl (sublime association), entendre roucouler son voisin Tony Bennett à travers le mur de l’appartement (« très apaisant pour la chienne », disait-il), lui montrait sa collection d’ « authentiques » Rothko, Pollock et Mondrian, lui filait le numéro privé du président Bush et l’invitait à sa table du Sky Club d’où l’on domine tout New York.

Ce pourrait être un bon récit journalistique, mais le livre de Walter Kirn est bien plus que cela : on est vraiment de plain-pied dans la littérature. Non seulement en raison de l’élégance du style et du mélange humour/gravité de cette étude de caractères aux allures de thriller, mais parce que le narrateur pose des questions fondamentales : que savons-nous vraiment des autres et, en définitive,  de nous-mêmes ? Que révèle de nous la fréquentation du menteur ? Quelle vanité a poussé Walter qui, étudiant, avait souffert de son statut social inférieur dans la prestigieuse université de Princeton, à devenir accro à la poudre magique rockefellerienne du dealer de charme ? La sincérité avec laquelle il affiche sa propre crédulité est d’une honnêteté touchante.

Walter Kirn nous montre aussi comment en fait la victime « collabore » avec le menteur, rationalise ses doutes, comble les trous et les incohérences du récit de ce dernier, aide le faussaire à mieux berner son monde. Lorsque parfois son interlocuteur, pris d’un léger doute, posait une question dérangeante, Clark répondait « oh, that ? », simple pause permettant à son cerveau fertile d’élaborer une explication relativement plausible en un temps record.

À Clark vous offriez votre crédulité, la virant de votre compte personnel à celui dont vous étiez titulaire conjointement à lui. Il vous montrait un arbre creux ; vous y ajoutiez les abeilles…

La confiance est trompée, mais le besoin qu’on en a persiste.

Littérature aussi parce que les références livresques et cinématographiques abondent : entre autres, la relation Gatsby-Carraway chez Fitzgerald mais surtout l’inquiétant Mr Ripley de Patricia Highsmith, sans oublier Dostoïevski.

Et en ombre chinoise, le maître du suspense, Alfred Hitchcock lui-même. L’idée macabre d’inviter des amis à une partie de Trivial Pursuit sur le lieu où est enterré le cadavre de la victime rappelle sinistrement le dîner auquel les deux étudiants assassins de la Corde convient leur professeur. Dans l’un de ses autres avatars, l’ami psychopathe de Walter avait d’ailleurs usurpé l’identité du producteur de la série Alfred Hitchcock Presents…

Cependant, le lecteur serait bien inspiré de ne pas se montrer condescendant face à la naïveté dont l’auteur a fait preuve. D’abord, parce que le nombre des personnes trompées démontre, s’il en était besoin, que nous pouvons tous être victimes potentielles, et ce n’est pas l’aspect le moins dérangeant du livre. Lors du procès viendront par exemple témoigner deux femmes aux facultés intellectuelles tout à fait normales qui ont partagé la vie de l’accusé pendant des années sans découvrir le pot aux roses.

Rarement l’ambiance d’un procès a-t-elle été aussi bien rendue. La salle d’audience est un théâtre avec ses premiers et seconds rôles, mais surtout un lieu où se croisent et s’évitent les regards, traçant dans l’espace de bien étranges diagonales.

À l’américaine : le film basé sur une histoire vraie… On lui préfèrera le roman de Walter Kirn.

Bâti comme un épisode de Colombo (on connaît le coupable dès le début mais le suspense reste entier), le livre possède une autre singularité : la possibilité de voir ensuite sur internet les acteurs dont il parle, certains témoignages du procès, plusieurs interventions (interviews ou conférences) de l’auteur qui finalement a l’impression d’avoir presque involontairement manipulé le manipulateur, puisqu’il a tiré de cette incroyable aventure un livre à succès, qui deviendra sans doute bientôt une série, tandis que le faux Rockefeller croupit derrière les barreaux. On peut aussi trouver dans l’émission 48 Hours une interview de ce dernier qui nie le crime et qui, lorsqu’on l’interroge pour savoir qui il est vraiment, répond : What would you like to call me ? Phrase qui fait penser à Pirandello et à la conclusion de la femme voilée à la fin de la pièce À chacun sa vérité : « Je suis celle qu’on croit que je suis. »

Mais Pirandello ne s’interrogeait-il pas sur nous tous ?

Lorsque Walter Kirn ira rencontrer son ex-« ami » au parloir de la prison, ce dernier lui demandera un dernier service : ne pourrait-il garder ses tableaux ? Il pourrait même en vendre quelques-uns. « Mais ce sont des faux ! » rétorque Kirn.

« Oui, mais ils ont appartenu à Clark Rockefeller, cela pourrait attirer un certain type d’acheteur…  » répond malicieusement le prisonnier.

C’est vrai, dans notre société du cynisme, le faux-semblant a un prix : paradoxale vérité du menteur.

Même rédacteur·ice :

Mauvais sang ne saurait mentir

Écrit par Walter Kirn
Traduit de l’anglais par Eric Chédaille
Roman
Christian Bourgois , 2015, 268 pages