Slash d'Aliénor Debrocq
Écrire sa vie à travers ses injonctions

Slash parcourt, avoue, ose, dénonce, libère. Aliénor Debrocq débute dans la non-fiction avec cette autobiographie féministe et sincère en vers libre. Se plongeant dans son intimité sexuelle ou dans le rôle social de tout étudiant, travailleur ou parent, on vit ces mots qui témoignent de tant d’oppression, de lassitude ou de profond désir de liberté.
Le 13 janvier 2026 à la librairie La Page d’Après de Louvain-la-Neuve, j’ai rencontré Aliénor Debrocq, une femme à l’aura lumineuse, apaisante, d’un caractère empathique et très humble. Doctorante en histoire de l’art slash journaliste pigiste culturelle slash professeure en école (supérieure) d’art slash autrice, elle a navigué et voyage encore à travers de nombreuses positions autour de l’art et du mot. En septembre 2025, elle a publié aux éditions Onlit Slash, son premier texte autobiographique. Dans un élan de liberté, l’autrice a voulu reparcourir sa vie en s’arrêtant à chaque moment d’injonction sociale pour en visibiliser la violence. En référence au caractère typographique « / »1, Slash témoigne des différentes identités et cases qui peuvent nous faire sentir « tout le temps éclaté entre mille choses »2 et ainsi tout ou rien à la fois. En tant qu’œuvre de dénonciations et de revendications à la forme libre et directe, l’ouvrage se positionne parmi ces voix qui osent.
Slash parcourt l’évolution d’une femme de ses huit ans au début de sa quarantaine. Sa vie durant, elle tente de se conformer à la norme, aux « règles » explicites ou implicites imposées dans la société. Quand elle tente de s’en défaire, arrivent la culpabilité, la honte sociale – un écho au roman L’Évènement (2000) d’Annie Ernaux sur l’avortement. À ses quarante ans cependant, elle se libère, dénonce, se revendique, s’avoue dans l’écriture. Slash s’inscrit dans le genre érotique. On le comprend d’ailleurs dès la première page où elle parle de son attirance sexuelle pour sa meilleure amie. Son homosexualité directement refoulée est une première dénonciation autour de la sexualité, thème principal de la première partie du livre. Debrocq rappelle l’ignorance des jeunes quant à leur sexualité et la contraception, le manque de visibilité du plaisir féminin ou encore la banalisation des agressions sexuelles intimes ou publiques. L’écriture est sans filtre, et cela peut être perçu comme cru : les détails peuvent provoquer un malaise pour un lecteur averti ou non. Certains pourront alors abandonner la lecture s’ils ne sont pas habitués ou friands de cette transparence. Il serait pourtant dommage de ne pas continuer tant le récit, pourtant personnel, offre des situations universelles dénonçant des injonctions ou des relations sociales injustes : le harcèlement scolaire, le moule universitaire, l’hyperproductivité au travail, les voix et les ressentis féminins réduits au silence, le patriarcat dans l’objectification et le contrôle des hommes sur le corps de la femme, les violences conjugales, la charge mentale de la maternité, ou encore les faux-semblants.
À trente-quatre ans, tu découvres
à quoi ressemble
ton clitoris
Surprise, c’est un oiseau !
Un oiseau qui se gorge de sang !
Désormais tu peux voler
Désormais tout est connecté, le dehors slash
le dedans
(Tu le savais déjà,
mais tu ne l’avais jamais visualisé, avant)
Plus d’orgasme vaginal slash clitoridien
Ce n’était pas toi le problème
C’était le silence de ceux dont la voix porte
Mais qui, sur ce sujet, se taisaient
Dans ses romans, Aliénor Debrocq s’est toujours inspirée de sa propre expérience. Avec Slash, elle a ressenti le besoin de quitter la fiction, l’invention de personnages, pour s’attaquer à ces sujets sans se cacher. Elle délaisse ainsi l’écriture romanesque pour l’autobiographie en vers libre qui se rapproche du flux de conscience, ou stream of consciousness3. Écrit à la deuxième personne dans un style rythmé et spontané par des vers libres courts, ce texte s’apparente à un monologue. L’autrice parle d’ailleurs de son livre comme d’un « cadeau à elle-même4 », mais c’est bien plus que cela. Cette enquête sur les injonctions de sa vie est aussi une invitation à la remise en question pour nous, lecteurs. La pagination, par exemple, semble nous inviter quelques fois à l’introspection. À la page 57, elle relate un viol. La page 59 est presque blanche à l’exception de « et si ». La page 60 est vide après la question « et si quoi ? ». La page 61 propose « et si on inversait la situation », ce qu’elle fait ensuite aux pages suivantes en inversant les rôles. D’une part, ce jeu d’espace peut être vu comme un moyen de souffler dans la lecture ou d’expérimenter le vide qu’une agression sexuelle peut causer. De l’autre, l’autrice rappelle que ce livre joue d’une dynamique de question-réponse où une page peut questionner l’autre. En tant que lecteur, cette pause entre les pages nous invite également à réfléchir, à remettre en perspective la situation en rendant visible sa violence.
Personne ne s’embarrasse des bonnes manières
Te regarder dans les yeux ?
Pour quoi faire ?
Allons, tu ne vas quand même pas
tourner les talons
Quitter les lieux
T’offusquer slash te vexer ?
Personne ne comprendrait
Personne ne perçoit la violence
De ceux qui ont tout
[…]
Engourdis-toi jusqu’à ne plus t’entendre penser
L’écriture authentique, féministe, autobiographique, qui retourne à l’enfance, à la parentalité, aux dynamiques sociales, parfois sans filtre, fait évidemment écho à d’autres autrices comme Annie Ernaux ou Emma Becker. La littérature du réel témoigne, creuse et dénonce. Aliénor Debrocq n’en a pas fini avec la non-fiction. Elle nous annonce déjà un livre sur les archives de sa grand-mère ainsi qu’une œuvre théâtrale basée sur une enquête sur la contraception. Comme elle le confesse, une fois qu’on a commencé l’introspection et la déconstruction des cadres, il est compliqué de faire marche arrière.
Slash est une expérience à part entière. Lu d’une traite, je suis pourtant passée par plusieurs émotions, entre malaise et empathie. Ce texte possède une singularité impertinente, à la croisée du roman et de la poésie. Cette autobiographie gagnerait d’ailleurs à être adaptée en slam au vu de la fluidité de la forme monologale et de son engagement. Beaucoup s’y reconnaîtront, et peut-être, comme moi, en sortiront avec l’urgence de se libérer.