critique &
création culturelle

Sound of Falling

Le bruit du silence et des souffrances

Fresque féminine et intergénérationnelle, Sound of Falling aborde la souffrance sourde des femmes à travers quatre existences qui se succèdent dans une ferme allemande du début du XXe siècle au XXIe siècle. Mascha Schilinski propose une expérience visuelle et surtout sonore aussi déroutante que contrastée. Bien que mélangeant les époques, ce film dresse un constat plein de modernité quant aux douleurs et peines de la gente féminine.

Sound of Falling s’ouvre sur Erika, jeune fille assez silencieuse intriguée par son oncle amputé d’une jambe qui vit avec elle dans une ferme familiale au nord de l’Allemagne. Sans que le spectateur ne saisisse tout de suite la nuance, les séquences transitionnent vers la cadette des quatre personnages, la jeune Alma aux yeux curieux qui observe souvent ce que les adultes tentent de dissimuler. À l’aube de la Première Guerre mondiale, elle vit entourée de ses sœurs dans cette même ferme sombre et craquante. Par la suite nous rencontrons Angelika et Lenka, partageant avec les autres des époques différentes mais des similitudes alarmantes. Le ciment de ces diverses vies est ce lieu qui aura connu chacune des familles se succédant, imprégnant à jamais les murs des peines et des souffrances traversées, et qui finiront par faire écho.

À travers cette narration volontairement désorganisée, le film traite clairement de la condition de la femme selon les époques abordées. Le point commun tragique de chacune d’elle est la souffrance omniprésente et le silence plombant qui l’accompagne. Que ce soit au début du XXe siècle ou à l'avènement des années 2000, les femmes, plutôt encore filles, sont sujettes au même regard masculin. Lorsque celui-ci n’assassine pas directement, il s’infiltre et laisse un malaise dévorant que chacune garde secret. De ce mal-être naît la mort, qui apparaît quelquefois comme une alternative simplement plus supportable lorsque la fuite est impossible. Ce film questionne la magie des faux-semblants et leur longévité à travers le temps. Ces filles devenant mère, elles portent en elle des traumatismes longtemps hérités, les dissimulent derrière un masque tantôt sévère, tantôt plus souriant.

Le fil rouge de ses destins se retrouve dans un lieu mais aussi au long d’un été qui semble interminable, à l’ambiance plus lourde et transpirante qu’estivale. Les couleurs sont toujours assez sombres ou fades et le ciel est chargé comme s’il retenait lui aussi toutes les souffrances des personnages. Toutes ces femmes se rejoignent également d’une façon ou d’une autre dans le fleuve attenant à la ferme. Ce cours d’eau dans lequel plongent parfois les unes et les autres apparaît comme le symbole d’un personnage à part entière qui intervient dans chaque histoire.

Sound of Falling est un film aux allures de vieille photographie qui contraste avec la modernité et la justesse du travail sonore. Presque exemptes de toute musique, les images sont ponctuées de sons intenses et saturés pour ensuite laisser place à des silences presque plus assourdissants. Ces interventions sonores apparaissent comme pour que l’on puisse entendre ce bouillonnement intérieur vécu par chaque personnage quand jamais elles n’osent prendre la parole. Les tempêtes sonores donnent toujours l’impression qu’un grand malheur va subitement s’abattre, jusqu’à ce que l’on comprenne que ceux-ci sont constants, réguliers et non pas exceptionnels. Certains plans ont la particularité d’avoir une allure granuleuse qui donne l’impression que les autres protagonistes visionnent avec nous le destin de leur prédécesseurs.

Sound of Falling est porté par une narration vague et brumeuse qui ne permet pas une compréhension aisée de ces récits. Bien que le message porté par ce film soit transmis au spectateur, ce n’est pas sans certaines réflexions et interrogations. Cet aspect de la narration rallonge parfois un peu le film sans raison apparente, ou toutefois, qui n’apparaissent pas directement aux spectateurs. Quant aux jeu de chaque actrice, il est d’une justesse remarquable. Ce film ne présente pas de longs dialogues, ce qui oblige les acteurs à sous-entendre chaque émotion à travers leur regard ou même leur posture. Félicitations à Hanna Heckt qui, à 10 ans, joue dans son troisième film et qui délivre une prestation pleine de subtilité. J’ai aussi beaucoup aimé le jeu de Greta Krämer qui est particulièrement touchant dans son rôle de grande sœur amusante et protectrice de l'innocence de ses cadettes.

Ce film partage comme d’autres avant lui des vies de femmes qui connaissent malheureusement chacune les mêmes tourments. Même si Sound of Falling délivre un message féministe il est tellement discret et implicite qu’il ne semble presque pas s’inscrire dans les revendications modernes de la cause, ce qui fait de lui un réel apport narratif. Ce long-métrage est puissant de silences et de constats qu’il faudrait tous assimiler, et aller le voir au cinéma est déjà une bonne porte d’entrée vers le monde des femmes.

Sound of Falling

Réalisé par Mascha Schilinski

Scénario de Mascha Schilinski

Avec Hanna Heckt, Lena Urzendowsky, Lea Orinda et Laeni Geiseler

Allemagne, 2025

155 minutes

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