The Mastermind
Le braqueur amateur d'art ou le braqueur d'art amateur

Avec The Mastermind, l'incontrournable réalisatrice américaine Kelly Reichardt s'associe à Josh O'Connor pour bousculer les codes du film de braquage en film d'auteur. Un film plein d'humanité si ce n'est un peu creux, qui esquisse le portrait d’un homme persuadé de pouvoir garder le contrôle tandis qu'il s'improvise bandit et s'emmêle les pinceaux jusqu'à ce que la réalité le rattrape.
Lorsqu’on évoque le film de braquage, l’imaginaire collectif convoque immédiatement une mécanique bien huilée : tension, précision, rebondissements, et cette promesse constante de voir un plan se dérouler, ou dérailler sous nos yeux. Des films comme Ocean's Eleven ou Inside Man ont d’ailleurs largement contribué à maintenir ces codes solidement établis depuis bien longtemps, entre élégance narrative et jeu de manipulation parfaitement maîtrisé.
Kelly Reichardt est une réalisatrice et scénariste américaine reconnue pour son cinéma indépendant, minimaliste et profondément humain. Figure majeure du cinéma d’auteur aux États-Unis, elle s’impose dès les années 2000 avec des œuvres comme Old Joy, Wendy and Lucy ou encore Certain Women, souvent présentées dans des festivals prestigieux comme le Festival de Cannes. Son travail, régulièrement salué par la critique, se distingue par une mise en scène épurée, une attention aux silences et aux marges de la société américaine. Avec le film The Mastermind, l'autrice nous emmène dans le quotidien d’un père de famille au chômage, confronté à ses propres échecs. Pour subvenir aux besoins des siens, mais aussi, sans doute, pour retrouver une forme de dignité aux yeux de ses parents, il décide de braquer un modeste musée de sa région.
Sa femme Terri, intereprétée par Alana Haim, joue le rôle présent mais discret de la « bonne épouse silencieuse » typique des années 70. Un personnage très bien tenu d’ailleurs. Elle est passive et semble résiliente à l’idée de ne pas tout comprendre ou de ne pas voir ce qu’il se passe réellement au début autour d’elle. Faux dévouement ou lassitude, elle à l’air habituée aux comportements changeants soudains et/ou suspects de son mari. Préférant donc juste se mettre à l'abri discrètement avec ses enfants sans apparemment se poser trop de questions.
Très vite, le film délaisse les codes traditionnels pour s’attarder sur le profil de J.B., son personnage principal, incarné par Josh O'Connor. On suit ses errements, ses décisions impulsives et ce poids qui pèse sur lui. Voilà un homme qui semble chercher dans un braquage une solution immédiate, presque instinctive, sans réellement mesurer ce qu’elle implique. Plutôt qu’un stratège, il apparaît comme quelqu’un qui avance à l’aveugle, enchaînant les décisions sans jamais vraiment reprendre le contrôle, comme pris dans cet engrenage qu’il a lui-même déclenché.
Porté par cette approche plus intime, The Mastermind installe un rythme volontairement plus lent, presque en décalage avec les attentes habituelles. Là où le spectateur pourrait anticiper une montée progressive de tension ou une mécanique de braquage qui se précise, le film choisit une trajectoire plus diffuse, moins structurée. Ce parti pris, s’il renforce la dimension réaliste du récit, peut aussi désorienter, laissant parfois l’impression que le film se détourne volontairement de ce qui fait habituellement l'intensité de ce type d'histoire.
J’ai été particulièrement marquée par l’atmosphère du film, qui s’inscrit pleinement dans une esthétique minimaliste dans la région du Massachusetts. The Mastermind confirme le style singulier de Kelly Reichardt avec des plans longs et statiques qui laissent toute leur place aux gestes des personnages et aux détails du décor, renforçant l’intimité et la tension subtile de l’histoire. L’ambiance des années 70 est magnifiquement rendue, grâce à une colorimétrie douce et légèrement patinée, qui plonge le spectateur dans une Amérique provinciale, terne et désillusionnée. Le montage, volontairement contemplatif et parfois lent, participe à cette sobriété, renforçant l’authenticité et la puissance atmosphérique du film pour une expérience visuelle épurée et profondément immersive. Les voitures d’époque, les décors et cette ambiance générale y participent pleinement également. La bande-son, aux accents jazzy, accompagne cette intention et installe une tonalité singulière. Pourtant ce choix devient parfois répétitif : utilisé de manière quasi constante, la musique finit par lisser les variations de l’intrigue, atténuant certains moments qui auraient gagné en puissance. On se retrouve alors dans une forme de décalage, où l’image et le son ne soutiennent pas toujours pleinement les enjeux.

Si au départ on s’attend à une chronique discrète, presque contemplative, l’intrigue s’enfonce peu à peu dans une dimension plus dramatique, à mesure que J.B. se perd dans ses choix et ses illusions. Cette trajectoire, presque fatale, prend une tournure inattendue vers la fin, comme si ses tentatives de garder le contrôle le conduisent au contraire vers un point de rupture.
Mais au-delà de son intrigue, le film pose une question plus profonde. Le braquage apparaît d’abord comme une solution simple, presque évidente. Pourtant, au fil de l’évolution, cette impression se fissure. Ce qui semblait accessible devient progressivement incertain, instable. Le film interroge alors, sans jamais appuyer : peut-on réellement anticiper les conséquences de ses choix ? À travers le personnage principal, il esquisse le portrait d’un homme persuadé de pouvoir garder le contrôle, jusqu’à ce que la réalité le rattrape, transformant chaque décision en pari.
Ce parcours, certes ancré dans une crédibilité désarmante, laisse cependant le spectateur avec une sensation ambivalente. On est porté par l’atmosphère, par la justesse du jeu, mais on regrette un manque de résolution, un vide émotionnel qui fait que l’histoire ne décolle pas autant qu’on l’aurait imaginé. The Mastermind s’affirme comme un film d’auteur, parfois plus discret, mais qui marque par son humanité fragile, plongeant le spectateur dans un flottement, entre espoir et déception.