Ce film n’aurait pas dû être le dernier d’Alain Resnais, pour deux raisons au moins : soudainement disparu en février 2014, le réalisateur en préparait déjà un autre ; par ailleurs, Aimer, boire et chanter ne mérite pas d’occuper cette lourde place symbolique dans son œuvre.

Car, disons-le d’emblée, Aimer, boire et chanter, n’est pas un grand film, qui puisse concurrencer les incontournables de la filmographie d’Alain Resnais, d’Hiroshima mon amour à On connaît la chanson. Il n’a pas été pensé ni réalisé dans cet esprit. Pour l’apprécier, il faut donc voir ce film pour ce qu’il est : l’adaptation d’une pièce d’Alan Ayckbourn, comme c’était déjà le cas de Smoking/No Smoking et de Cœurs.

L’histoire se déroule dans la campagne anglaise du Yorkshire, au début du printemps. Colin et Kathryn, qui forment un couple à la ville (Hippolyte Girardot et Sabine Azéma), répètent une pièce dans leur jardin. Colin apprend à sa femme que leur ami George Riley, gravement malade, n’a plus que quelques mois à vivre. Kathryn annonce la triste nouvelle à leurs amis et partenaires de théâtre, Tamara et Jack (Michel Vuillermoz et Caroline Silhol), dont George est le meilleur ami. Tamara doit, quant à elle, trouver un cinquième partenaire pour leur pièce de théâtre amateur. Les deux couples proposent à George de jouer le partenaire de Tamara dans des scènes d’amour assez « appuyées ». Pour égayer la fin de vie de son ami mourant, Jack demande à la femme de George, Monica, dont il est séparé depuis quelques mois, de quitter son fermier, Simeon (Sandrine Kiberlain et André Dussollier) pour revenir auprès de son ex-mari. Et voilà que cette comédie se transforme rapidement en vaudeville : les trois femmes éprouvent des sentiments pour George, ce grand séducteur que le spectateur ne verra jamais. En proposant à chacune d’entre elles de partir avec lui à Ténériffe, il fait remonter dans la vie des trois couples de terribles secrets, que chacun aurait préféré garder enfouis.

L’intrigue n’est certes pas neuve — elle rappelle les grands classiques du théâtre de boulevard — mais là où Resnais innove, c’est dans la façon dont il adapte une pièce au cinéma. Pour marquer son choix de conserver au film sa source et sa matière théâtrales, il a imaginé un décor volontairement irréel : des pendrillons remplacent les murs et les portes, les vues aériennes assurant la transition d’un lieu à un autre sont l’œuvre du dessinateur Blutch et des fonds de couleur blancs et noirs encadrent à tour de rôle les pensées de chaque personnage. Ce n’est plus du théâtre : c’est presque de la bédé, tout en restant du cinéma.

Comme c’était déjà le cas avec d’autres adaptations théâtrales, Alain Resnais use et joue de subterfuges, repousse les limites du cinéma et réduit la distance qui le sépare de la scène pour produire un film qui bouleverse, narrativement et cinématographiquement, les codes habituels. Mais, à l’inverse, le jeu des acteurs reste profondément attendu et, disons-le, parfois ennuyeux. En surjouant leur rôle pour mimer à l’écran le jeu de comédiens amateurs, ils ne proposent au spectateur que des personnages maladroits, déclamant des dialogues profondément rebattus, parodiant à l’excès le vaudeville traditionnel. Si Sandrine Kiberlain et Hippolyte Girardot s’en tirent mieux, on s’étonnera quand même de la pâle prestation d’André Dussollier, auquel le scénario laisse certes peu de place. L’interprétation est donc, peut-être, le seul vrai bémol de ce film, qui réserve néanmoins de vraies bonnes surprises, à commencer par la qualité de sa réalisation, en passant par la construction de l’intrigue, le mystère qui entoure la figure de l’invisible George Riley, ou encore l’alternance réussie entre drame et comédie, qui rend le film plus profond qu’il en a l’air de prime abord.

Comme le titre l’indique, Aimer, boire et chanter est une comédie légère et divertissante, mais sans plus. Ce film ne demandait guère la place que le destin de son auteur lui a involontairement donnée : évitons d’y voir plus de symboles qu’il n’en contient — notamment dans la dernière scène, que nous ne dévoilerons pas — et de lui coller l’étiquette du « dernier Resnais », bien trop lourde pour une œuvre mineure.

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Aimer, boire et chanter

Réalisé par Alain Resnais
Avec Hippolyte Girardot, Sabine Azéma, Michel Vuillermoz, Caroline Silhol, Sandrine Kiberlain et André Dussollier
France, 2014, 108 minutes