Blind Sun, premier long métrage de Joyce A. Nashawati, tient d’une véritable coopération internationale : un partenariat financier entre la Grèce et la France, un acteur principal, Ziyad Bakri, arabo-israélien, d’autres acteurs grecs et français.

La production de Blind Sun est à l’image du parcours de sa scénariste et réalisatrice. Née à Beyrouth, Joyce A. Nashawati a vécu en Grèce, voyagé au Koweït pour ensuite étudier à Londres et finalement s’installer à Paris. Ce n’est donc pas un hasard si le film fut retenu pour la compétition du Brussels Film Festival 2016, dont le but premier est de mettre en avant des productions européennes.

Ce premier long métrage raconte l’arrivée d’Ashraf Idriss (Ziyad Bakri) dans la villa d’un couple de Français expatrié en Grèce. En cours de route, le protagoniste se fait confisquer son permis de travail par un policier local malveillant, limite xénophobe. L’opposition ira croissant avec la population locale nageant en pleine crise financière. Sous une vague de chaleur inouïe, l’ennemi solaire mettra à mal la rationalité solitaire du héros, épuisée et desséchée. La veille et le cauchemar ne pourront plus si facilement se distinguer, entraînant Ashraf dans une folie démesurée. La face cachée de l’homme se révèle alors en plein jour.

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Nashawati investit le patrimoine mythologique et symbolique de la Grèce pour nourrir l’angoisse.

Nashawati assume l’héritage référentiel de Blind Sun qui rappelle le cinéma paranoïaque propre au Roman Polanski des années 1970 (cf. le Locataire, 1976) ou la lumière angoissante de certains films australiens de cette décennie (cf. Wake in Fright de Ted Kotcheff en 1971). Le long métrage se construit sur un entre-deux générique, entre huis clos et thriller, dans une Grèce fermée à l’Autre et imaginée autant dans sa géographie construite au montage que dans l’anticipation de la privatisation accrue de l’eau. Blind Sun dépeint aussi l’expérience du migrant : un protagoniste qui cumule les jobs dans divers pays européens, qui fait face à la condescendance de la bourgeoisie expatriée et à l’hostilité locale. Pensons à ce vendeur armé et licencieux, rechignant à offrir de l’eau à Ashraf, non bienvenu sur le territoire. Le personnage ne trouvera d’écho que dans l’intelligence libre et féminine de l’archéologue Alice (Laurène Brun) dépassant fondamentalement, par sa profession, le rapport d’intrusion sur le territoire grec.

De surcroît, le décor n’est pas planté de manière fortuite. Nashawati investit le patrimoine mythologique et symbolique de la Grèce pour nourrir l’angoisse. Le visage de la sculpture découverte se fera figure du doppelgänger, de l’ombre maléfique dans laquelle glisse progressivement le personnage principal véritablement en proie à l’hybris. Le retour à la lucidité sera impossible : dès l’instant où le reflet du miroir se brise, la personnalité d’Ashraf ne pourra que s’étioler pour mener inexorablement au tragique. La chaleur et le soleil grecs se font alors adverses et menaçants. La photographie de Yorgos Arvanitis et le paramètre sonore travaillent, en ce sens, sur l’expérience humaine du soleil, à coups d’extreme close-ups, d’agressions sonores ou d’un travail sur les sons graves. L’Autre le restera jusque dans son propre corps dont il s’est rendu étranger.

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Blind Sun s’élabore comme une variation générique du cinéma d’angoisse en pleine lumière.

Finalement, Blind Sun s’élabore comme une variation générique du cinéma d’angoisse en pleine lumière. Habile tour de force dont le spectateur ressort au moins ébloui.

Après ce rapide commentaire sur Blind Sun, revenons quelque peu sur l’aventure de sa production afin de réfléchir à la consistance d’une coproduction européenne à l’heure actuelle.

La réalisatrice est partie d’une nécessité de filmer le paysage méditerranéen grec, mystère devenu symbole de crise. Du reste, l’aventure multinationale fut riche d’enseignement : autant dans la confrontation entre différents registres de jeu parmi diverses nationalités, langues et écoles d’acteurs (Ziad Bakri, Louis-Do de Lencquesaing, Gwendoline Hamon, Mimi Denissi, etc.) que dans la coproduction entre des sociétés de production françaises (Good Lap Production, MPM Film, Ciné+ et le CNC) et grecques (Blonde Audiovisual Productions et Greek Film Centre).

Ce projet cinématographique est loin d’être le seul à brasser les nationalités et les cinématographies. L’expression europudding signifie d’ailleurs ce penchant pour la coproduction dans le cinéma européen, davantage marqué depuis les années 1990. Cet état de fait résulte autant d’une tendance à la globalisation de la production de films que d’initiatives de financement à l’échelle paneuropéenne1.

Si les possibilités financières que pareilles entreprises de production permettent sont considérablement rehaussées, les partenaires n’ont pas toujours véritablement le souci créatif de collaborer. Blind Sun offre alors un contre-exemple à cette observation, étant donné son intérêt pour le territoire grec et le casting multinational. En outre, l’europudding, à l’image d’une recette bien onctueuse, participe à une certaine homogénéisation des caractères nationaux voire régionaux au profit d’un cinéma plus rentable. Blind Sun se joue alors de cette tension unificatrice, en s’attardant davantage sur le terroir symbolique grec dans lequel la réalisatrice insère l’Autre, tant dans sa physicalité que dans sa rationalité.

 

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En savoir plus...

Blind Sun Réalisé par Joyce A. Nashawati Grèce, 2015 Avec Ziad Bakri, Mimi Denissi, Louis-Do de Lencquesaing, Yannis Stankoglou , Laurène Brun, Gwendoline Hamon... 88 minutes

  1. Nous tirons ces observations de l’article de Mariana LIZ, « From European Co-Productions to the Euro-Pudding », in HARROD et al., The Europeanness of European Cinema: Identity, Meaning, Globalization, Londres, I.B. Tauris, 2015, p. 73-85.