Sous l’impulsion de Michael Krummenacher et de Jan Gassmann, dix réalisatrices et réalisateurs ont pondu l’ambitieux et virulent brûlot politique Heimatland. Leur but : dresser un portrait peu glorieux de leur patrie.

Issus de Suisse romande et de Suisse alémanique, les dix cinéastes de Heitmatland tentent une autocritique d’un pays qu’ils estiment être à la dérive, abandonnant la solidarité pour la gloire de l’individualisme et dont l’horizon se limite aux profits financiers et au pouvoir d’achat.

Ce long métrage collectif a le mérite d’éviter l'écueil du film à sketches et propose une œuvre cohérente qui se développe autour d’un fil rouge. La Suisse voit apparaître au-dessus de son territoire d’épais nuages menaçants qui semblent promettre une tempête. Tout le pays s’affole et l’on suit alors les destinées de quelques individus appartenant à des groupes sociaux différents. Nous avons les jeunes qui, face au déluge, préfèrent baiser et faire la fête ; les beaufs d’extrême droite qui profitent de l’occasion pour s’autoriser quelques expéditions punitives ; les riches hommes d’affaires qui pressentent le désastre économique à venir et se terrent dans une salle en buvant du café ; et, pour finir, les gentils immigrés qui, eux, ont encore un sens moral et des valeurs. On nage de caricatures en stéréotypes et l’on peine à trouver un personnage auquel on pourrait s’intéresser.

Le film ne dure qu’une heure trente alors qu’il est écrit et réalisé par dix personnes, ce qui semble un peu court pour laisser à chacun la possibilité de développer des personnages convaincants (à défaut d’être profonds) avec un minimum de relief. C’est donc ici que se situe le premier problème de ce long métrage suisse. Les personnages ne sont ni attachants ni intéressants, ils sont creux et vides. Les dialogues qu’ils récitent sont insipides et d’une vacuité extrême. La plupart du temps, on a droit à des monologues interminables où les personnages s’écoutent parler pendant de longues secondes. Du monologue pseudo-subversif et faussement profond sur la routine perpétuelle de l’être humain moderne qui se lève, va bosser, etc. au dialogue d’un couple qui veut absolument avoir un rapport sexuel sous la tempête, je peine à trouver ce qui est le plus ridicule. J’ai éprouvé plus de sentiments révolutionnaires la dernière fois que j’ai écouté un album de Saez.

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« Le film n'est pas exempt de maladresses en dressant quelques clichés (le groupe d'extrême droite est caricatural) que l'on a pas pris la peine de passer à la moulinette », dit Remy Dewarrat sur clap.ch. C'est désormais chose faite.

Bien entendu, vous l’aurez compris, la tempête est une métaphore de la Suisse qui ne fait qu’amasser des capitaux, exploite indirectement le tiers monde, ne prend pas de position, etc. Le film se permet même un petit message religieux : la tempête serait la colère d’une autorité divine agacée par le manque d’éthique du pays de la vache Milka — parce que, visiblement, faire du bon chocolat n’est pas suffisant pour ces dix réalisateurs engagés. Le deuxième gros problème du film est donc son message. Si je le trouve louable et le partage, la façon dont il est livré n’est en rien consistant et revendicateur. Le traitement qui en est fait est naïf et infantile : il y a les méchants et les gentils ; entre les deux, des jeunes qui baisent. Constat remarquable et tout en nuances qui ne permet pas de faire avancer le débat, de provoquer une prise de conscience collective, de lancer des idées, de faire réfléchir. Rien de tout ça, juste un message simpliste dans une forme alambiquée.

Car, oui, la façon dont est transmis le message est le troisième gros problème du film (ça commence à faire beaucoup, il y a un point positif à la fin, promis). Les réalisatrices et réalisateurs choisissent une forme qui laisse perplexe du début à la fin. Comme annoncé plus haut, nous suivons des groupes d’individus différents n’ayant pas de lien entre eux, si ce n’est un espace géographique partagé. Le montage nous fera donc osciller entre chacun de ces individus, les laissant de côté par moments pour y revenir après. C’est une immense partie de ping-pong à dix qui se déroule sous nos yeux, mais pas celle de Chinois bien entraînés, celle de ton cousin obèse en débardeur, bien bourré, en plein camping dans le Sud de la France. On s’y perd donc forcément un peu. Si certaines scènes montrent des personnages adoptant un comportement pragmatique face à la tempête, du genre « ça sent pas bon, on se tire », d’autres montrent par exemple deux ados qui se mettent de la peinture noire partout sur le corps. Alors oui, ça a une signification, mais le procédé est tellement pompeux et prétentieux, surtout pour le message alarmant et vital qu’il essaie de faire passer. Les efforts sont plus visibles dans la forme que dans le fond. On comprend très vite le problème qui découle d’une telle approche au niveau des personnages : ils n’ont pas l’air d’appartenir au même univers et à la même réalité, le tout n’est pas cohérent et ne fait pas sens.

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Il y a plus d’efforts dans la forme que dans le fond.

Nous l’avons déjà un peu abordé, mais les dialogues sont également à déplorer. Je ne reviendrai pas sur leur vacuité évidente, mais plutôt sur le constat d’échec qu’ils portent. En cinéma, il y a une formule assez célèbre qui résume le point que j’essaie d’aborder : show, don’t tell. Les dialogues sont soit vides de sens, soit trop explicatifs.

Le passage le plus criant est ce moment où la caméra se braque sur une télé où est interviewé un homme ayant une fonction politique (il me semble). Cette interview va donner en réalité tout le propos du film : « La Suisse subit ceci car… » Pourquoi s’être démené à donner une forme à un récit si c’est pour reconnaître son incapacité à transmettre le message ? L’inconvénient majeur est que cette idée de tempête devient bêtement une simple image de fond, qui laisse le soin à la parole de tout expliquer de A à Z. Autant écrire un article, faire une pièce de théâtre. Pourquoi choisir le médium cinématographique ? Rien ne le justifie.

Le film est donc un échec à tous points de vue, dans ce qu’il essaie de faire passer, dans ses personnages, dans son organisation interne et dans ses idées de mise en scène. Heimatland tente de transmettre une autocritique de la Suisse, de faire un constat alarmant de sa situation actuelle. Les réalisateurs et réalisatrices échouent dans cette tâche, mais paradoxalement, ils y parviennent quelque part : leur projet devient, dans son échec, le reflet du trouble actuel de leur pays.

Le point positif, c’est qu’il y a de belles images. Parfois. Pas souvent.

 

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Heimatland Réalisé par Lisa Blatter, Gregor Frei, Benny Jaberg, Carmen Jaquier, Jonas Meier, Tobias Nölle, Lionel Rupp, Mike Scheiwiller, Jan Gassmann et Michael Krummenacher Avec Luna Arzoni, Nicolas Bachmann, Egon Betschart, Soumeya Ferro-Luzzi, Morgane Ferru... Suisse, 2015 99 minutes