À l’origine d'Image, leur précédent film, les deux réalisateurs belges Adil el Arbi et Bilall Fallah reviennent avec un long métrage haut en couleur. Inspiré des romans Black et Back de Dirk Bracke1, l’œuvre est dotée d’une carrure digne d’un blockbuster américain, mais sans en perpétuer les codes.

"Une projection accueillie avec "passion" et "enthousiasme" ",selon un communiqué du Fonds Audiovisuel de Flandre (VAF).
Une projection accueillie avec "passion"
et "enthousiasme", selon un communiqué
du Fonds Audiovisuel de Flandre (VAF).

Nous pourrions simplement nous laisser porter dans les méandres d'un Bruxelles méconnaissable. Mais ce film nous pousse plutôt à réfléchir sur autrui et à ce monde que nous ne connaissons finalement pas assez. Dans ce Roméo & Juliette version « brusseleir », nous suivons l'amour impossible de Mavela et Marwan, qui doivent choisir entre leur amour ou la fidélité à leur gang respectif. On suit cette descente, dans un mélange de clichés (hélas) et de violence.

« Le cinéma, c’est l’architecture du temps », disait Claude Chabrol. Lorsqu’on regarde les personnages, on se dit bêtement que les Marocains sont des voleurs de sacs et les Africains des violeurs drogués… Mais ne l’oublions pas, ceci est un film. Arrêtons de perpétuer des clichés qui les stigmatisent. Ne laissons donc pas une telle image aux futurs spectateurs, car ce film est tout le contraire de ce qu’il n’y paraît.

Une grande majorité des acteurs sont issus des quartiers en question, et certains sont sans expérience cinématographique. Pourtant, quand on voit la prestation de l’acteur principal, Aboubakr Bensaïhi, le talent est là. Le film va à l’opposé de ce qu’il montre. Il est question de personnes qui ont l’envie, qui s’investissent dans ce qu’on leur donne et ne sont pas cantonnés aux clichés des quartiers. C’est une démarche plutôt paradoxale et dangereuse, car l’amalgame peut vite être fait et le bon fond oublié.

Martha
La violence est particulièrement bien construite.

La violence est quant à elle particulièrement bien construite. Elle joue habilement avec des hors-champ et des flous pour créer une dimension angoissante, car il est toujours plus effrayant d'entrevoir ou de ne pas voir, pour laisser l'esprit travailler. Petit à petit, ces choix nous amènent à des images crues, voire insoutenables (cf. la scène de viol collectif), mais qui s'accordent avec le genre du film. Ce dosage parfait retranscrit fidèlement les sombres intentions de Dirk Bracke. Les réalisateurs ont certes amené leur réalisme sur la ville, mais n’auraient-ils pas dû s’impliquer davantage plutôt que d’adapter si méthodiquement le roman ?

Esthétiquement, le plaisir est là. Les images dégagent un onirisme qui, même cauchemardesque, apaise le spectateur dans la chute des protagonistes. Les couleurs sont belles et l'atmosphère grise de Bruxelles est vite oubliée, notamment grâce à ces scènes de nuit brillamment éclairées. Cette ville qui semble être un rêve éveillé ou un trip sous drogue, on la redécouvre (pour ceux qui la connaisse) et on prend plaisir à s’y balader.

Quant à la bande originale hypnotisante qui mène parfaitement le film du début à la fin, on retrouve notamment une reprise de Back to Black d’Amy Winehouse par Oscar and the Wolf feat. Tsar B, qui donne une dimension encore plus profonde et sensible au film. Mais il n’y a pas que ça. Pour sonoriser cette ambiance plus street, on peut entendre des groupes de hip hop locaux tel que La Smala, Negatif Clan ou encore Jones Cruipy pour les plus récents, mais aussi Romano Daking, un artiste qui a marqué le monde du rap belge et qui a disparu il y a quelques années déjà.

Un casting inattendu montre enfin que le talent peut venir de n'importe où, avec cette diversité qui souligne des visages oubliés par le cinéma belge. Et une question, malgré les stigmatisations à propos des quartiers ou des minorités. Faut-il croire ce que l'on voit ou bien penser que tout est fictif ?

Couverture de "Black", de Dirk Bracke.
Couverture de Black, de Dirk Bracke.
...et celle de "Back", du même auteur.
... et celle de Back, du même auteur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour aller plus loin : l’avis d’un spectateur bruxellois

Black fait partie, comme on l’a vu, de ce genre de films qui se vivent de manière totale, qu’on peut adorer ou détester, mais qui ne laisseront pas le spectateur indifférent. Avec son sujet, un Bruxelles bigarré, aussi flamboyant qu’il est souterrain, rien d’étonnant à ce que sa diffusion dans les cinémas de la capitale ait endossé un caractère aussi unique. Voici le témoignage de Thibault Scohier qui a eu la chance de le visionner dans ces conditions particulières.

La salle est pleine à craquer. Le public est composé en très grande majorité de jeunes de couleur, en groupe de deux, trois ou six ; il y a un peu plus de garçons que de filles mais l’écart n’est pas décisif ; on entend beaucoup parler néerlandais, ce qui laisse supposer que la publicité du film a été particulièrement réussie côté flamand. Immédiatement, l’ambiance est posée : rigolades, murmures, bouillonnement des corps et des seaux de pop-corn qui s’échangent. Passé les premières secondes de pellicule – où j’espère que le bruit va retomber –, je me rends compte qu’au contraire, les réactions et les silences de la salle vont jouer un rôle fondamental dans la projection de Black.

160203 cinéma_julian bordeaux_black_DEF photo réals © Bruno Dalimonte
Billal Fallah et Abil el Arbi.

Effectivement, les deux discutent : le film parle au public, le public parle au film. Je n’ai jamais autant eu l’impression de faire partie d’un collectif dans l’enceinte d’un cinéma. Les gens explosent de rire en entendant des blagues qui leur parlent, ils se reconnaissent dans les acteurs qui, après tout, sont presque tous des amateurs et qui aurait pu se retrouver dans cette salle, à leur place. Une réplique fait mouche : une grande gueule drague une fille dans le métro de manière lourdingue, « Je sens qu’il y a quelque chose entre nous », la fille répond du tac au tac :  « Oui, de l’air » ; la salle attrape au vol, « Popopow ! ».

Le premier tiers du film, relativement joyeux, cède ensuite la place à une longue descente aux enfers, et la salle suit, plonge. Pendant les scènes de viol (les plus difficiles du film), c’est la douche froide, personne ne parle, à peine un « oh non, oh non » qui s’échappe d’une gorge serrée. Les gens s’enfoncent dans leurs sièges. À la fin, le public explose : une moitié applaudit à tout rompre, l’autre est déçue par le dénouement et le fait savoir…

Black, un film qui, à Bruxelles, avec ce public, constitue une expérience à part entière. Il démontre que les codes de bonne conduite en salle ne sont pas toujours les plus adaptés et que, parfois, la vision d’un film intègre entièrement les réactions humaines de ceux et celles qui le voient.

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Black Réalisé par Adil el Arbi et Bilall Fallah Belgique, 2015 Avec Martha Canga Antonio, Aboubakr Bensaihi, Soufiane Chilah... 95 minutes

  1. Auteur belge néerlandophone, né en 1953 à Saint-Gilles-Waes. Son livre Het Engelenhuis, publié en 2003, a été adapté en 2010 au cinéma par Hans Herbots sous le titre Bo