Un dimanche finissant (alors qu’il n’était que 16 heures), un crachin qui brave le meilleur des trench-coats et l’ennui dans l’attente de l’ouragan Mommy, voilà qui aurait pu résumer l’ambiance de la journée si la séance de clôture de la compétition internationale du court métrage n’avait pas fait montre de la splendeur dont nous avons été spectateurs. Retour sur quatre films.

C’est donc, vous l’aurez compris, avec du spleen plein les bottes qu’on a investi la salle de la Maison de la culture, sans grandes attentes, peut-être en raison d’un manque de familiarité envers le format du court métrage. Mais le premier film de la séance, les Pécheresses de Gerlando Infuso, a vite effacé la tristesse automnale pour laisser place à un univers tour à tour chaud — celui d’un cabaret où fumée et bière ne sont qu’opium du mineur —, froid — celui d’un château digne du roi moribond de Ionesco — et finalement luxuriant — celui de l’Éden. Et dès l’apparition d’une Ève en pâte à modeler (le rendu, il faut le dire, est saisissant), on n’a pu s’empêcher de murmurer à son voisin que ça sentait le réchauffé ou, au vu du résumé, le militantisme bienveillant...

Mais il n’en est rien : ces trois histoires de femmes bafouées pour ce que l’homme appelle le péché sont les mêmes, les décors changent mais tout est pareil et tout n’est qu’interrogations jusqu’à une fin révélatrice. Peut-être Infuso voulait-il suggérer l’idée d’un féminisme à l’époque très présent, mais ce n’est pas là le propos du court métrage. Il s’agit plus en effet d’une réflexion sur ce qu’est réellement le péché, défini comme une simple conception humaine, annihilant par là toute conception absolue du bien et du mal.

Le temps que le jury prenne place, la seconde projection commençait : Tant qu’il nous reste des fusils à pompe de Poggy et Vinel. La chaleur et l’ennui d’une nouvelle lost generation nous traînent de gré ou de force, sous les coups d’un gang obscur, dans une demi-heure d’étrangeté poétiquement violente. Il y a une maîtrise de la composition dans ces séquences où la caméra fixe n’est là que parce qu’on l’y a posée, captant au vol les déboires de deux frères en proie à la mort en ce qu’elle a de plus absurde, le tout baignant dans une lumière qui n’est pas sans rappeler celle de l’excellent Ken Park. Le spectateur ne peut qu’être marqué par cette histoire qui, bien que dénuée de réalisme, sonne pourtant juste. Et le spleen s’empare à nouveau de nous, mais il n’est plus âcre comme tout à l’heure parce que, cette fois, c’est à travers l’art qu’il s’est immiscé en nous.

Au tour du troisième film. Après le générique débute ce qui semble être une espèce de feel good movie à l’européenne, titre en tête (le Mal du citron). Heureusement, la programmation du Fiff, si l’on excepte le film d’ouverture du festival, est frappée au sceau du bon sens. Et donc, chemin faisant, le film prend une autre tournure. Dans cette réalisation de Jérémy Rosenstein et Kaspar Schiltknecht, le motif du deuil réapparaît, comme un écho plein d’espoir au film précédent. En effet, ce thème, pourtant grave, n’est pas traité ici avec lourdeur. Au contraire, l’humour léger que distille le film nous berce et nous permet de nous couler dans l’histoire d’un homme qui s’endeuille à la place de sa compagne, du moins jusqu’à ce qu’elle expérimente à son tour la perte. Plus qu’un film sur la mort d’un proche (aimé ou moins aimé), il s’agit d’une histoire d’amour ballotée par des incidents extérieurs qui nous fait comprendre que, contrairement à ce qu’on aimerait croire, nous ne sommes que de pauvres pions, jamais totalement maîtres ou responsables de ce qui nous arrive. Seul bémol : la scène où le quatrième mur est franchi pose deux problèmes. Non seulement elle ne semble pas naturelle (l’acteur a d’ailleurs l’air mal à l’aise), mais on a l’impression qu’en cassant le mur, c’est l’intimité du spectateur qui vole en éclats, alors que la programmation était jusque-là propice à une certaine introspection.

Critique du péché pur,
amour et nostalgie

Moi qui étais arrivé sans espoir particulier, je n’étais pas déçu mais je n’avais pas encore vu ce que ce cinéma a à offrir de meilleur : Été 91 de Nadim Tabet et Karine Wehbe. La simplicité d’un film. La beauté d’une histoire. La nostalgie d’un premier amour. Les plans s’enchaînent sans logique apparente, ouvrant une fenêtre sur un monde d’après-guerre, marqué par elle mais où la violence n’a pas empêché de continuer à vivre. Violence d’une guerre à l’échelle nationale comme en filigrane du film mais aussi violence de la découverte de l’émotion, à l’échelle d’une jeune fille qu’on ne voit jamais mais qu’on devine à travers les lieux qui l’ont vue naître en tant que femme, et à l’échelle de celui qu’elle a fait naître comme homme. J’étais déjà tombé amoureux d’une odeur, d’un visage, d’une couleur de cheveux mais jamais d’une voix. C’est chose faite. Je me suis surpris à rêver, devant ce film, à toutes ces premières fois qui sont autant d’histoires sans fin, oscillant entre beauté amoureuse et froideur tarifée. Mais ce film nous rappelle que peu importe le contexte, peu importe le décor, les premières fois sont toujours belles.