Albert Jeanjean n’a guère l’étoffe d’un héros. Il est indécis, velléitaire, et même un peu lâche. Comment séduit-il les femmes ? Bruno Podalydès nous le raconte dans un film trop méconnu de 1998, composé de six épisodes d’une heure chacun. 

Dieu seul me voit (Versailles-Chantiers) est, assurément, l’une des comédies françaises les plus amusantes qu’il m’ait été donné de regarder depuis longtemps. Le film date de 1998. Il porte la marque des années 1990, chemises et pulls un peu trop grands. Il s’agit du premier long-métrage de Bruno Podalydès, le deuxième volet de sa trilogie des gares, quelques années après le moyen-métrage Versailles Rive Gauche, annonciateur, et des années avant Bancs publics (Versailles Rive Droite), relativement anecdotique malgré la pléiade de stars qui figurent à son générique. Dieu seul me voit existe en deux versions : celle qui a été projetée à l’époque en salle et une version dite « interminable », diffusée dix ans plus tard. C’est de cette seconde version, composée de six épisodes d’une heure chacun, qu’il sera question ici.

Albert Jeanjean (Denis Podalydès, frère du metteur en scène) a une trentaine d’années (et un début de calvitie). Il est ingénieur du son et vit à Versailles, dans un appartement situé au dernier étage d’un immeuble plus ou moins cossu, comme peuvent l’être les immeubles à Versailles. Le film raconte une semaine dans sa vie : il s’ouvre avec le premier tour des élections municipales, auxquelles Albert participe en qualité d’assesseur au sein d’un bureau de vote, et s’achève avec le second tour. Entre les deux tours, Albert aura vécu une série d’aventures et nous aurons vu du pays, de Versailles à Toulouse, en passant par Montgiscard et Paris. Cette semaine est singulière pour Albert, puisqu’il fait la rencontre de plusieurs femmes, de manière plus ou moins fortuite. Séduire n’est pas une partie de plaisir pour Albert. Terne et emprunté, il ne brille pas par son aisance avec la gent féminine. On retrouve ici un thème qui était en germe dans Versailles Rive Gauche : celui de la lutte sourde et inégale que le héros mène, en matière amoureuse, contre des rivaux bien plus sûrs d’eux, bien plus entreprenants que lui.

Albert Jeanjean a plusieurs amis, dont deux lui sont particulièrement proches : François (Michel Vuillermoz, terrifiant), grand, entier, forte tête, limite méchant, et Otto (Jean-Noël Brouté), son collègue preneur de son, gentil, enjoué, aussi transparent qu’Albert, quoique nettement moins torturé. Autant Albert admire le courage et l’assurance de François, dont il craint tout de même quelque peu l’emportement démesuré et la violence pas toujours retenue, autant il méprise Otto, avec lequel il peut se montrer parfois odieux. Otto lui renvoie, tel un miroir, le reflet de ses propres défauts. Loin de lui envier sa simplicité, Albert le juge terne et lui reproche de l’assumer si facilement.

Albert, en plus d’être terne (la scène du fast-food, au premier épisode, traduit bien cette transparence), est un grand indécis. Son indécision est éminemment filmique : elle s’inscrit dans l’espace, elle emprunte le rythme des allers-retours qu’Albert effectue dans un sens et puis, se ravisant, dans l’autre, et ainsi de suite. Cette indécision est par ailleurs circulaire, c’est-à-dire qu’elle ne débouche généralement sur rien et constitue un retour au point de départ (la scène des poubelles à Toulouse concrétise le cercle). Elle constitue l’un des ressorts comiques principaux de Dieu seul me voit. Puisqu’Albert est (quasiment) incapable de choisir, il faut que ce soit le hasard, en somme les circonstances, qui mette les femmes sur sa route. Ainsi, Albert fera la connaissance, tour à tour, de Sophie (Isabelle Candelier), l’infirmière de Toulouse, de Corinne (Cécile Bouillot), l’inspectrice des renseignements généraux, que son ami François, après l’avoir croisée au bureau de vote, a déjà prise dans ses rets, et d’Anna (Jeanne Balibar), la réalisatrice de documentaires et journaliste.

Pour séduire les femmes, Albert doit ruser. Ainsi, il joue de sa transparence. Tel un caméléon, le voici qui joue face à Sophie le rôle de « celui qui n’est pas balladurien » et « fondamentalement de sensibilité de gauche », du plongeur et parachutiste sans peur et sans reproche devant Anna. Comme la répartie autant que le courage lui font défaut, Albert, avant toute chose, élabore avec méthode un plan d’action. Il envisage toutes les éventualités et esquisse une attitude pour chacune d’entre elles. Parce qu’il est conscient que, dans le feu de l’action, il sera complètement désemparé. Combien de fois Albert ne se dit-il pas a posteriori ce qu’il aurait dû rétorquer à un tel ou à un tel, mais qu’il n’a évidemment pas dit, cueilli à froid ? Albert échafaude des plans avec l’aide d’Otto. Seul, il soliloque. Ce qui engendre de très belles séquences, imprégnées d’indécision et de doute, mais où, toujours, le verbe est roi : l’une à Toulouse, la nuit tombée, où Albert erre dans les rues animées en s’évoquant la soirée chez Sophie, avec ses amis, qui s’annonce difficile (« Cela s’annonce lugubre (prononcez ‘lu-gubre’) ») ; l’autre chez lui, à l’heure de choisir ses habits - à la pointe de l’épée - pour la projection du documentaire d’Anna, à laquelle il est invité par l’entremise de François. Une constante toutefois : toute tentative d’Albert de prendre son courage à deux mains est vouée à l’échec. Il en va ainsi des blagues qu’il raconte lors du dîner chez Sophie, du choix de la musique en fin de soirée – la ritournelle du troisième acte de la suite pour orchestre Hippolyte et Aricie, de Rameau (ritournelle qui est d’ailleurs la musique de son répondeur et celle du générique du film), so boring –, ou encore du commentaire qu’il fait à Anna à propos du documentaire de celle-ci.

Les scènes en bureau de vote, lors des élections, méritent une mention particulière. Bruno Podalydès est, à ma connaissance, le seul réalisateur qui filme cet exercice de la vie démocratique dans une comédie, conjuguant drôlerie et justesse.

Il est difficile d’en dire plus sur le film sans en dévoiler l’intrigue. Se retenir de ne pas citer les répliques qui font mouche – et il y en a pléthore – est frustrant. Concluons en disant que le tour de force réussi par Bruno et Denis Podalydès est, outre les gags innombrables et l’originalité d’un scénario à la fois très cohérent et très équilibré par ailleurs (ce qui a pour effet que le spectateur ne voit pas le temps passer), d’avoir fait d’Albert un héros à la fois attachant et insupportable. Un héros dans lequel les spectateurs peuvent reconnaître leurs propres petits travers et en rire de bon cœur. Au troisième épisode, à l’issue de la projection du documentaire d’Anna, Albert s’interroge : « Est-ce que j’aime ce film ? Ben, oui. Est-ce que je pourrais me battre pour défendre ce film ? ». Sa moue tient lieu de réponse. Moi, pour Dieu seul me voit, je réponds oui, sans la moindre hésitation.

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Dieu seul me voit (Versailles-Chantiers)

Réalisé par Bruno Podalydès
Avec Denis Podalydès, Jeanne Balibar, Isabelle Candelier, Cécile Bouillot, Michel Vuillermoz, Jean Noël Brouté
France, 1998
6×60 minutes