On le connaissait slameur, compositeur, écrivain. Aujourd’hui, Abd Al Malik ajoute une nouvelle corde à son arc en adaptant au cinéma son autobiographie, Qu’Allah bénisse la France. Dans notre contexte actuel troublé, l’artiste se pose d’emblée en dénonciateur d’une société corrompue dans ses idées. Une réussite pour ce film déjà récompensé au Toronto International Film Festival et ayant reçu ce vendredi une mention spéciale du jury au FIFF de Namur.

Il était une fois, toutes les histoires commencent comme ça…

Régis vit dans une cité de Strasbourg avec sa mère catholique et ses deux frères. Évoluant tant bien que mal dans un environnement violent, il essaie de mener sa vie droitement. Surdoué et menant son parcours scolaire de main de maître, Régis nourrit pourtant un autre rêve que celui des études. Il écrit, compose, rappe et voudrait plus que tout au monde percer dans ce monde impitoyable. Commence alors pour lui un véritable parcours du combattant, ponctué de faux pas mais aussi de découvertes, sur lui-même comme sur les autres. Entre délinquance, religion et musique il va finalement trouver sa voie…

QuAllah01Pour Abd Al Malik, le cinéma n’est pas le septième art, mais la rencontre de tous les arts. Ce principe, dont il est totalement convaincu, il le prouve dans son film. Tout d’abord, c’est en hommage au cinéma de Visconti (Rocco et ses frères) mais aussi à la Haine de Mathieu Kassovitz, qu’il a choisi de filmer en noir et blanc. Ce choix plutôt inattendu sert pourtant le film. Il lui donne un aspect singulier en remettant tous les compteurs à zéro : tous les personnages, toutes cultures confondues, évoluent dans le même monde grisâtre, il n’y a aucune différence entre eux, ils sont tous pareils. De plus, le noir et blanc donne un effet photo au film. Les plans sont très esthétiques et mettent en valeur les acteurs de manière assez saisissante. On a presque l’impression de voir une série de clichés d’un grand artiste photographe. Une chose est sûre, Abd Al Malik est un grand artiste.

Ensuite, le réalisateur intègre à son film un aspect très littéraire via la narration en voix off. Le danger de ce procédé est bien souvent de n’apporter rien de plus au film que de la lourdeur et monotonie ; or, il n’en est rien ici. Elle est finement étudiée et présente aux moments utiles du récit, lui conférant une agréable douceur.

Finalement, un élément clé du film qui marque le spectateur est la musique. Composée avant le tournage par Abd Al Malik et son frère Bilal, accompagnés de Laurent Garnier et Wallen, la bande originale est tout simplement incroyable. Puissante et douce à la fois, elle offre au film une dimension nouvelle… Elle est en total accord avec lui et emporte véritablement le spectateur dans un tourbillon de sensations et d’émotions qui magnifient le film.

Mais Qu’Allah bénisse la France, c’est bien plus encore… C’est la révélation d’un jeune acteur belge très doué : Marc Zinga. On a pu le voir récemment dans les Rayures du zèbre du Namurois Benoît Mariage, mais c’est dans le téléfilm Mister Bob (où il incarnait à la perfection Mobutu) qu’Abd Al Malik l’a repéré. Il a immédiatement vu en lui la force de caractère qu’il fallait pour jouer son personnage principal. Et il a eu raison car Marc Zinga nous livre une prestation bluffante. À vrai dire, on ne pouvait rêver mieux ! Il incarne véritablement ce personnage complexe avec beaucoup de subtilité. En outre, il amène quelque chose de personnel et de parfois trop rare au cinéma : de l’humanité. Le personnage de Régis paraît tellement ancré dans le réel avec sa hargne et sa fureur de vivre qu’on a presque l’impression de le connaître depuis toujours.

Marc Zinga transcende l’écran et marquera les esprits longtemps avec ce rôle.
Marc Zinga transcende l’écran et marquera les esprits longtemps avec ce rôle.

Précisons également que Zinga joue le jeu jusqu’au bout puisqu’il interprète également les chansons d’Abd Al Malik avec de nouveau beaucoup de talent. Une chose est sûre, un bel avenir s’annonce pour ce jeune acteur d’origine congolaise, également chanteur du groupe funky bruxellois The Peas Project. Abd Al Malik est en tout cas très fier de la prestation de son acteur, n’hésitant pas à le présenter comme « l’un des plus talentueux de sa génération ».

N’oublions pas Sabrina Ouazani qui interprète Nawel, l’amie d’enfance de Régis. Son rire et son sourire illuminent ce film plutôt dur par moments et lui accordent une touche de fraîcheur et de féminité bien dosée.

Abd Al Malik s’est découvert un nouveau talent, celui de la direction d’acteurs. Son film est partagé entre des comédiens professionnels et amateurs ; pourtant aucune différence n’est visible entre eux tant les rôles sont fixés et clairs.

Le premier propos du film n’est pas de raconter la vie d’Abd Al Malik, qui est presque accessoire ; le réalisateur veut nous faire passer des messages bien plus subtils. Un arbre qui tombe fait toujours plus de bruit qu’une forêt qui pousse, tel est l’un de ses chevaux de bataille. En effet, il veut d’abord critiquer le regard catastrophé que l’on porte sur l’islam. Il n’y a qu’à voir les critiques sur le site de référence Allociné pour juger de ce fait. Certains internautes sont outrés que des producteurs aient osé proposer un long métrage portant un titre pareil. Abd Al Malik s’insurge devant les médias qui ne cessent de véhiculer une fausse image de cette religion. Il veut montrer une autre réalité et se pose d’emblée en dénonciateur comme l’a fait Nabil Ben Yadir dans la Marche. Il montre que tous les musulmans ne sont pas des extrémistes mais bien des gens comme nous et qu’ils ne méritent pas d’être mis au ban de la société.

Ensuite, Abd Al Malik voulait prouver par son histoire personnelle que les choses sont difficiles, mais qu’on peut transcender sa condition. Et ces histoires exceptionnelles ne sont pas si rares… Le réalisateur lance un message d’espoir puissant, il veut jeter des passerelles pour que les gens se rendent compte que tout le monde se ressemble.

Pour terminer, aux détracteurs de ce film je répondrais que non, Abd Al Malik n’a pas adopté une démarche ultra-narcissique en portant son autobiographie à l’écran. Au contraire, il n’a pas peur d’exposer au grand jour ses erreurs (trafic de drogue pour gagner de l’argent…) et personne n’aurait pu réaliser ce film mieux que lui. Son seul et unique but était de faire passer les émotions qu’il n’avait pas pu faire passer dans son livre ; et le résultat est plutôt convaincant puisque l’on se prend, ni plus ni moins, une belle claque.

À voir (absolument) sur nos écrans en décembre.

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Qu’Allah bénisse la France Réalisé par Abd Al Malik France, 2014 Avec Marc Zinga, Sabrina Ouazani, Larouci Didi 95 minutes