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Quand un professeur de philosophie rencontre une coiffeuse d’Arras, on pourrait se croire embarqué dans une aimable romance aux airs de déjà vu. Mais ce n’est pas le genre de Lucas Belvaux.

On a pu craindre, au commencement de Pas son genre, d’être embarqué pour deux heures d’une comédie romantique semblable à celles que produisent en quantité nos amis américains et que nous n’avons que trop vues. Le synopsis est en effet assez simple. Clément est professeur de philosophie et écrivain à Paris. Il se sent Parisien dans l’âme, et toutes ses perspectives d’avenir sont bouleversées lorsqu’il apprend qu’il est affecté dans un lycée arrageois, loin de la vie intellectuelle et culturelle de la capitale. Il va devoir trouver une manière d’occuper son temps libre à Arras, et sa rencontre avec une jeune et charmante coiffeuse, Jennifer, semble être une occasion à ne pas rater. Aucun obstacle n’est présent pour que leur relation ne soit presque immédiatement orientée vers la romance. Leurs amours, tout d’abord légères puis peu à peu plus sérieuses, viennent rapidement occuper la trame principale du scénario. Une comédie romantique à première vue tout ce qu’il y a de plus banale, donc.

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Après quelques minutes du long métrage de Lucas Belvaux, on commence cependant déjà à apercevoir ici et là des détails propres à démentir cette première impression. L’approche du film la plus enrichissante consisterait sans doute à observer quels sont ces éléments inattendus qui amènent le film à rompre avec le schéma traditionnel de la romance, dont nous sommes coutumiers. Pas son genre va très vite nous surprendre en déviant un peu de la route habituelle.

Pendant presque deux heures, le réalisateur va observer ce couple, sans pour autant porter dessus aucun jugement. On esquisse rapidement un sourire lorsque Jennifer est qualifiée de kantienne par son amant, ou quand Clément est contraint d’affirmer, dubitatif, que Jennifer Anniston est fantastique dans son dernier film. Nous en venons même à être charmés par la théorie selon laquelle la coiffure est finalement un travail foncièrement semblable à l’écriture d’un essai. Un philosophe coincé qui trouve du plaisir à passer une soirée allumée en discothèque ou une coiffeuse insouciante qui lit un gros Dostoïevski de la première à la dernière page, serait-ce une situation improbable ? C’est pourtant bien une possibilité qui nous est montrée ici.

La barrière sociale est malgré tout bien présente entre les deux jeunes gens. C’est ce simple fait qui, bien plus que leur romance à proprement parler, se révèle progressivement le nœud gordien de l’affaire. La vie de Jennifer est faite de clichés, elle connaît la vie des stars sur le bout des doigts et chante lors de soirées karaoké dans des robes à paillettes. Clément lui, est l’archétype du philosophe instruit, il écrit ses bouquins dans sa bibliothèque meublée d’étagères démesurées, remplies d’ouvrages savants. Si Jennifer parvient à s’invertir corps et âme dans une relation qui la fait virevolter de bonheur, Clément lui, reste distant et perplexe face aux réflexions de sa compagne. Jennifer, pleine de vie, va pourtant déstabiliser Clément en le mettant face aux contradictions de ses certitudes et à son manque d’ouverture d’esprit. En effet, elle aussi a son mot à dire sur ce qu’elle ressent, et, avec simplicité et pragmatisme, elle sait quoi penser envers et contre tout. C’est ainsi que Loïc Corbery incarne parfaitement le philosophe plus attaché aux mots qu’aux êtres et qu’Émilie Dequenne est tout simplement époustouflante de vigueur et de charme.

Pas son genre a été projeté au FIFF lors d’une séance spéciale en audio-description, ce qui a donné aux non-voyants présents dans la salle la possibilité de se laisser emporter par le film et de profiter eux aussi du festival. Si les commentaires additionnels ont pu en agacer plus d’un durant les quelques premières minutes, ils ont finalement apporté une touche d’ironie subtile et délicate.

Ce film qui avait des allures de comédie romantique se transforme progressivement en une belle méditation sur l’amour, un propos intéressant et qui sort des sentiers battus. Un régal donc pour les yeux comme pour les oreilles !

Camille Dasseleer et Sarah Vermeulen

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Pas son genre Réalisé par Lucas Belvaux Belgique-France, 2013 Avec Émilie Dequenne, Loïc Corbery 111 minutes