Love est un film unique. Une œuvre décomplexée et sans censure telle qu’on n’en voit pas assez dans nos salles. C’est un exploit en soi, mais cela suffit-il à en faire un chef-d’œuvre ou une réussite ?

FOCUS NOE

Tout au long du mois de septembre, quatre rédacteurs s’attarderont sur la filmographie de Gaspar Noé, provocateur invétéré et père de scandales cinématographiques. Depuis ses premiers courts métrages à Love, il n’aura cessé de comparer l’image en mouvement à une pulsion de vie.

Love_02L’histoire de Love est simple. Murphy, à présent père de famille, éprouve de la nostalgie pour son ancienne relation amoureuse avec Elektra lorsqu’il apprend sa disparition. Il se remémore leur rencontre et la destruction lente de leur histoire d’amour.

Tous les films précédents de Gaspar Noé sont mus par un concept osé, novateur et surtout, justifié. Dans Seul contre tous, c’est le style documentaire froid comme un abattoir de boucher qui nous coupe le souffle par son manque de morale. Dans Irréversible, c’est la narration inversée démontrant la fatalité de la vie dès la première scène. Dans Enter the Void, c’est la caméra quasi subjective plongeant le spectateur dans une expérience de mort imminente avec le personnage principal. Chaque opus propose une trame visuelle organique au service du film.

À l’inverse, Love en est dépourvu. Certes, on y retrouve tous les éléments stylistiques qui appartiennent à la filmographie de Noé. Un découpage d’une lenteur assumée, un regard unique sur la vie nocturne et une voix off hypnotique et immersive. Malheureusement, Love contient toutes les pièces d’un puzzle qui ne s’assemble jamais. C’est un film très binaire finalement, qui fonctionne sur deux tons de mise en scène. On passe d’une conversation monotone à une scène de sexe en un clin d’œil, visualisé littéralement par un court noir entre les scènes. Cette idée de montage est intéressante sur papier, mais pas très bien exploitée dans le contexte du film. Cela aurait pu donner lieu à une montée en puissance du drame et correspondre à la personnalité d’Elektra.

Love_03En fait, il est difficile d’identifier un parti pris du film car aucun n’est abouti. L’utilisation de la 3D selon Noé ou le défi de filmer le sexe au cinéma ? Pour un film en trois dimensions, il y a beaucoup de forme mais peu de fond. Parlons-en de la 3D. Il y a deux écoles; soit la stéréoscopie comme gimmick vendeur et amusant, soit — et c’est plus rare — comme un réel outil cinématographique au même titre que le son ou l’image. Par exemple, Werner Herzog a filmé les grottes Chauvet en 3D pour nous offrir l’immersion la plus complète possible dans ce lieu inaccessible. Les parois sont là, sous nos yeux, grâce à une sorte de réalité virtuelle encore inconnue au cinéma.

D’un auteur comme Noé, on attendrait donc une utilisation intelligente de la 3D. Mais à part son aspect technologique toujours fascinant, elle n’apporte pas beaucoup au propos du film. Elle est juste présente. C’est dommage car sans réelle raison d’exister, il ne reste que les gênes occasionnées par ce procédé à la mode. Résultat des courses, le travail du directeur photo est obscurci, les couleurs ternes, et la migraine inévitable après deux heures de film. Quel gâchis quand on pense au potentiel stéréoscopique d’Enter the Void mais honnêtement, personne ne serait prêt pour cette expérience-là.

Le film dépasse les limites et pose un débat sur la censure au cinéma, on est d’accord. Mais ne soyons pas dupes. S’il n’y avait pas quatre fois le nom de Gaspar Noé au générique, le film serait tout de suite passé par la case VOD.

Attendue au tournant, voici l’œuvre d’un artiste dont le génie s’épuise sous le regard triste de certains de ses admirateurs — pas tous, heureusement pour eux. Le temps détruit tout, même nos plus grands réalisateurs.

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Love Réalisé par Gaspar Noé France, 2015 Avec Aomi Muyock, Karl Glusman, Klara Kristin 134 minutes