Année faste pour l’icône du prêt-à-porter féminin et de la haute couture aux trois initiales enchevêtrées, avec la sortie de deux films « griffés » Yves Saint-Laurent : celui de Jalil Lespert, avec Pierre Niney et Guillaume Galienne (dans le rôle de Pierre Bergé), et celui de Bertrand Bonello, avec Gaspard Ulliel et Jérémie Renier. C’est sur le second, sombre et sublime, psychédélique et à fleur de peau, qu’on se penche aujourd’hui.

Une décennie, de 1967 à 1976, pour raconter les années les plus créatives du grand couturier. Une décennie seulement et Saint-Laurent se dévoile déjà comme un film complet. « Dans ces années il y avait tout, déclare Betrand Bonello. En 1967 il y avait encore le jeune homme, et en 1976 il y avait déjà la fin. » De la passion d’un homme pour la mode et les femmes à son obsession dévorante, le film raconte la naissance et la mort d’un génie, parcouru du début à la fin par des pulsions de vie et de mort.

Saint-Laurent est un personnage de tous les contrastes : il est le jour et la nuit, la créativité et la morbidité, l’amour et la solitude. Qu’il s’agisse de passer plusieurs jours dans son atelier presque sans se nourrir ou d’arroser de litres d’alcool des pleines poignées de pilules, le couturier passe d’un extrême à l’autre sans pouvoir s’arrêter. En amour comme en mode, le juste milieu n’existe pas : Yves Saint-Laurent « a créé un monstre et doit vivre avec », il « voudrait arrêter mais il ne peut pas ».

Ainsi, Saint-Laurent aime la femme et déteste son travail tout à la fois. Sa passion est devenue obsession. « Est-ce que tout ceci n’est pas dérisoire ? » Convaincu de ne plus rien créer d’important, il regarde un de ses mannequins avec des yeux vides. « J’ai l’impression de me voir, moi. » Le « monstre » dont il parlait et qu’il devait apprivoiser est tout à la fois son travail et lui-même.

Dans cet univers de narcissisme et de haine de soi, les miroirs jouent un rôle prépondérant. Déjà dans l’Apollonide (2011), Bertrand Bonello avait chargé les murs de la maison close d’immenses miroirs reflétant tour à tours les corps nus des jeunes filles et leurs regards désespérés sur ce qui était devenu des fenêtres de substitution. Dans Saint-Laurent, évidemment, le sujet se prête à merveille à ce jeu de réflexions : du grand miroir de son atelier à sa salle de bains toute de psychés recouverte, YSL plonge le regard dans les miroirs du début à la fin du film. Pour évaluer une retouche, juger du tombé d’un tissu, accrocher brièvement son propre regard en pleine séance de dessin, ou encore pour regarder son amant avant se perdre dans une étreinte adultère.

Certaines scènes mêlent parfois des reflets filmés à ce qui semble être la réalité de telle manière qu’on n’arrive plus vraiment à dissocier le vrai de la copie. La caméra se perd dans les reflets, et il en va de même pour Yves Saint-Laurent, qui finit par se détester comme il déteste son travail. Reste à savoir qui est réellement le reflet monstrueux de l’original.

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Saint-Laurent

Réalisé par Bertrand Bonello
Avec Gaspard Ulliel, Jérémie Renier et Léa Seydoux
France, 2014, 150 minutes