S’emparer de l’univers de Boris Vian par le biais de ses scénarios de courts métrages jamais réalisés, tel était le projet des Productions Nolita cinéma et Affreux, sales et méchants. Résultat des courses : un programme de quatre films qui nous plongent dans un univers instable, où l’absurde et la surprise sont de rigueur.

Tous ceux qui ont approché les œuvres de Vian ont pu mesurer à quel point son univers était particulier. Un peu foutraque, dirait le producteur des courts métrages en question. Transposer ce monde en images représente un beau défi, à la fois stimulant et semé d’embûches. Comment s’en sont tirés les six réalisateurs sur le coup ?

L’Autostoppeur de Julien Paolini

Quelle regrettable coïncidence qu’un promeneur solitaire ait croisé le chemin de monsieur et madame Laroche, au moment où ils viennent de heurter mortellement un cycliste avec leur grosse voiture de luxe. Pas de chance non plus que ce promeneur s’impose dans la voiture pour les faire chanter à mots couverts. Voilà la base de l’intrigue. Entre autres choses qui ont trait au travail de l’image, sont particulièrement remarquables la présentation des paysages et le sens de la nature — des arbres au champ de blé. De même, le travail sur la couleur permet d’apprécier certaines scènes, ne serait-ce que pour leur beauté propre.

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On décode le caractère des personnages assez aisément. On oserait même dire qu’ils sont plutôt rigides ; peu de surprises à en attendre une fois posée leur personnalité. Toutefois, cela n’est pas gênant : la courte durée du film ne laisse pas le temps de s’en formaliser. D’autant plus que, cerise sur le gâteau, la personnalité de l’autostoppeur est complètement différente. Pas moyen de savoir qui il est et ce qu’il veut. Il vient, comme un démon, perturber la logique, le monde stéréotypé des autres personnages. On peut féliciter Hugo Becker pour l’interprétation de ce personnage si étrange qu’il en deviendrait glauque. Si étrange qu’on n’est même pas sûr qu’il existe. En somme, un court métrage rempli d’humour parfois énorme, absurde mais qui n’est jamais dépourvu de finesse. De belles choses à voir, un jeu d’acteurs tout à fait appréciable. Une réussite, assurément.

Le Cowboy de Normandie de Clémence Madeleine-Perdrillat

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Le Cowboy de Normandie baigne dans une atmosphère sensiblement plus légère. Un petit garçon, Billy, marche dans la campagne, grognon. Il est poursuivi par un homme d’une trentaine d’années habillé en cowboy, Jim, qui clopine pour le rattraper et se réconcilier avec lui. La raison de la dispute ? Jim est un « sale voleur de chevaux », selon les dires du gamin. Il est parti se promener sur son Silver, est tombé et l’a ensuite laissé s’enfuir. Aucun pardon ne sera accordé tant que le cheval ne sera pas retrouvé. Voilà donc le jeune homme parti à la recherche du compagnon équidé de Billy. Quelque chose cloche, cependant : en rencontrant sa fiancée Dany dans un bar, Jim se rappelle que ce jour est celui de son mariage, et qu’il doit être à la mairie à dix-sept heures…

L’histoire est surprenante, drôle et somme toute très vianesque. Là où Billy sait se montrer autoritaire, Jim est puéril, attendrissant et capricieux, à tel point qu’on en vient à se demander qui des deux est l’enfant et qui des deux, l’adulte. Dany, quant à elle, est caractérielle et énigmatique, mais le personnage qui aura sans doute le plus fait rire est le jeune maire qui, derrière ses grosses lunettes rétro, montre une perplexité délicieuse face à l’insolite de la situation. En portant tant d’excentricité à l’écran, Clémence Madeleine-Perdrillat n’aura pas manqué de nous arracher quelques fous rires.

Notre Faust d’Elsa Blayau et Chloé Larouchi

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Petit plongeon dans l’intimité affective de Marina, où l’on découvre l’envergure de ses amours déçues et des illusions dont elle se berce. Éprise de Boris — le choix du nom n’est certainement pas anodin —, elle n’arrive pas à l’aborder. On retrouve à nouveau dans ce court métrage la présence d’une personne tierce, issue d’une autre réalité, comme dans l’Autostoppeur. Il s’agit en l’occurrence d’une reprise du mythe de Faust. Dans le mythe originel, Faust cédait son âme au diable en échange du savoir universel. Ici, Marina se voit proposer l’aide curieuse d’une mystérieuse femme rousse, qui affirme pouvoir réaliser n’importe lequel de ses désirs. Marina, jusqu’alors coincée dans sa timidité, demande à pouvoir danser. Et de se lâcher sur la piste et de nous offrir avec Boris des scènes de danse où chacun des deux danseurs semble atteindre au sublime. On appréciera tout particulièrement le travail des corps et des visages, notamment de Marina, interprétée par Lou de Laâge.

Rue des Ravissantes d’Anne-Laure Daffis et Léo Marchand

Des quatre courts métrages projetés, Rue des Ravissantes, était le plus long et sans doute le plus positivement décousu. Deux journalistes d’une grosse chaîne de télévision sont chargés de réaliser un reportage sur la canicule en France. Pour ce faire, ils se rendent dans un home pour personnes âgées et présentent les différentes mesures qui y sont prises. La situation est d’emblée cocasse puisque le temps est fort pluvieux pour un été caniculaire. Dans le but d’interviewer l’un des résidents de la maison de retraite, les deux reporters font la rencontre de Gaston Lampion, ancien employé d’une compagnie d’assurances admirablement interprété par Jacques Herlin.

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De café fantaisiste en édifice insolite, le vieil homme emmène les deux compagnons en promenade guidée dans le quartier où il travaillait plus jeune. C’est ainsi qu’il raconte notamment comment l’immeuble de sa compagnie d’assurances a, au fil des années, perdu bon nombre de ses étages, mobilier et architecture étant revendus par les employés pour payer leurs visites chez les ravissantes, à savoir les occupantes de la maison close qu’il avait lui-même fondée. Gaston, devenu un peu sénile, est hilarant lorsqu’il évoque son passé. Il l’est aussi lorsqu’il présente aux deux reporters sa machine à refaire le lit, un gadget abracadabrant qui n’est pas sans rappeler le pianocktail de l’Écume des jours et le goût prononcé de Boris Vian pour l’invention d’objets extravagants (voir par exemple sa chanson la Complainte du progrès). Comme le souligne le vieillard à la fin du film, il n’aura pas été d’une grande utilité pour la réalisation du reportage sur la canicule, bien au contraire. Mais ce qu’il a fait découvrir à la place en aura valu la peine !

Ces quatre réalisations nous ont plongés dans un univers décalé, où la réalité semble instable, l’absurde et la surprise de rigueur. Ce fut l’occasion de s’attendrir, de s’émouvoir mais aussi de rire franchement. Et cela sans oublier la poésie de l’image. Le style vianesque est pour sûr rendu avec beaucoup de fidélité, ce qui peut éventuellement se révéler déroutant. Pour autant, on peut largement apprécier la qualité de ces courts métrages qui, à l’instar des inventions de Gaston Lampion, valent la peine d’être découverts.

Camille Dasseleer et Benoît Lambert