De jeunes Marocaines qui commettent des assassinats, mine de rien, dans leur petite ferme campagnarde et les différents arrivants qui regretteront bien vite d’avoir eu l’idée de venir les y fréquenter : voici les protagonistes d’une comédie à ce point corrosive qu’on hésite à la nommer telle.

Dans la file d’attente, il se disait que le scénario du dernier film de Jawad Rhalib était assez cru. Son prologue semble avoir été tourné pour donner raison à ces on-dit. Quatre jeunes filles enterrent un corps, de nuit, sans témoins. On les retrouve ensuite à la lumière du jour pour découvrir des caractères bien trempés, agaçants parfois, drôles souvent. Le quatuor est composé de trois sœurs et de la petite amie de l’aînée. Nées dans une famille musulmane, les sœurs semblent pourtant être tout sauf de bonnes croyantes. Aucune ne porte le voile, leurs soirées sont plutôt arrosées et Sarah, la plus jeune, joue même la provocation en se baladant avec des escarpins rose fluo et un porcelet de compagnie. Cette « émancipation » ne signifie pas pour autant que la vie est belle : on apprend bien vite que les dettes qui pèsent sur la maisonnée campagnarde sont insupportables. Le banquier de Samia, l’aînée, est d’ailleurs bien présent pour le rappeler.

Tandis qu’on se demande pour quelle raison elles sont ainsi laissées à elles-mêmes, les jeunes filles se doivent de trouver de quoi pallier ce gouffre financier. Elles ne tardent pas à imaginer une solution, mais celle-ci est on ne peut plus hasardeuse, voire douteuse. Le plan est en effet de proposer le droit d’asile en Europe à de pieux musulmans via un mariage blanc avec l’une d’entre elles. Pour entrer en contact avec les candidats, pas de meilleur moyen qu’internet. C’est ainsi que Mohammed débarque dans leur ferme. Face au style de vie déjanté des quatre filles et à leur caractère fastidieux, cet homme au caractère facile va bien vite avoir le sentiment d’être mené en bateau.

Au fur et à mesure que la situation sombre dans la crise et dans la folie, des séquences d’un interrogatoire judiciaire commencent à ponctuer le film. Tour à tour, les quatre jeunes filles y sont questionnées sur leur père et sa soudaine disparition, sur leur mère, qu’elles ont longtemps crue morte d’un suicide, et sur une pléthore d’épisodes obscurs de leur vie. Puis une explosion d’événements rudes retentit à l’écran, remettant à leur place drames passés, présents et futurs. La vengeance semble alors devenir le maître-mot de l’histoire, la violence intrafamiliale n’est plus cachée à l’écran et clôture durement le récit.

La brutalité de son dénouement pousse à repenser le film dans sa totalité. On a certes ri dès les premières minutes, mais n’a-t-on pas, peu à peu, ri de plus en plus jaune, tandis que le malaise familial, caché et pourtant omniprésent, se révélait timidement ? C’est une comédie que nous offre ici Jawad Rhalib, mais une comédie qui hésite sans cesse à retirer son masque pour révéler son vrai visage de drame tragique. Le quatuor est poussé par les âpretés de la vie à baigner dans une semi-folie, un déséquilibre névrotique qui est le prétexte génial employé par le réalisateur pour désorienter son spectateur face aux secrets dissimulés derrière ce qu’il a bien voulu lui révéler. On assiste sans ciller au bafouement de la dignité humaine la plus élémentaire, comme si la situation n’avait de toute façon pas pu se dérouler autrement. Et lorsque les quatre jeunes filles avouent à la personne chargée de l’interrogatoire que quoi qu’elles risquent, elles ne regrettent rien, on entend en arrière-fond Jawad Rhalib affirmer que lui non plus, il ne regrette pas. Aussi dur que soit le film, sous des dehors de fiction, ce sont des réalités sociales qu’il dénonce, et il était bien décidé à ne pas le faire avec demi-mesure.

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7, rue de la Folie

Réalisé par Jawad Rhalib
Avec Sofiia Manousha, Ouidad Elma, Lamia Ryl, Dorothée Capelluto, Souad Amidou
Belgique, 2014, 85 minutes