Avec son huitième long métrage, Quentin Tarantino, le roi de l’allusion et du clin d’œil filmique, décide de faire un troisième détour par le western après Kill Bill 2 et Django Unchained. Mais les huit salopards en ont-ils assez dans le ventre pour tenir la piste ?

"But Tarantino isn’t glorifying the ugliness; he’s condemning it.He just wants to put on a grand show at the same time."selon le Miami Herald.
« But Tarantino isn’t glorifying the ugliness ;
he’s condemning it », selon le Miami Herald.

Quelques années après la guerre de Sécession, deux chasseurs de prime se croisent sur la route enneigée d'un col de montagne du Wyoming. Poussé par un terrible blizzard, les deux hommes se réfugient dans un foyer de montagne, déjà occupé par une galerie de personnage plus excentriques les uns que les autres. Alors qu'au dehors la tempête fait rage, le refuge devient le théâtre d'un jeu de dupes entre les différents occupants, chacun accusant l'autre de mentir sur les raisons de son passage à l'auberge. La tension montera jusqu'à un dénouement sanglant, démontrant avec fracas ce qu'il advient lorsqu'on enferme huit monstres plein de haine (hateful eight) le temps d'une nuit.

Quentin Tarantino, c'est un peu l'archétype du réalisateur qu'on aime ou qu'on déteste, sans compromis. Les uns le traitent de fumiste et de plagiaire, les autres crient au génie à chaque nouvelle production. Après un début de carrière explosif avec des films tels que Reservoir Dogs, Pulp Fiction et Jacky Brown, salués par tous comme des chefs-d’œuvre du cinéma moderne, la suite de sa carrière après le diptyque Kill Bill divise : certains voient en Inglorious Basterds et Django Unchained de la bouffonnerie prétentieuse, d'autres le renouveau du cinéma américain. Dès lors, que penser de son nouveau long métrage, The Hateful Eight ?

La caméra 70mm n'est peut-être pas le meilleur choix pour ce film.
La caméra 70mm n'était peut-être pas le choix le plus judicieux pour le film.

Parlons d'abord du casting. Tarantino aime s'entourer d'acteurs de grand talent, des acteurs habitués qui forment avec lui une sorte de « clan Tarantino » : on pense notamment à Tim Roth, Christopher Waltz ou bien sûr Samuel L. Jackson. The Hateful Eight n'échappe pas à la règle : on y retrouve une brochette d'acteurs en grande forme, que ce soit le trop rare Kurt Russel, magnifique dans le rôle d'un chasseur de primes sadique et aigri, se faisant presque le sosie de Jeff Bridges, ou bien encore sa « partenaire » et victime Jennifer Jason Leigh, à la fois répugnante et grotesque. On ne saurait non plus ignorer Samuel L. Jackson, dont la performance sonne comme un hommage à Lee Van Cleef, la célèbre « Brute » chère à Sergio Leone. Mais cet excellent casting se voit contrebalancé par une composante courante du cinéma de Tarantino : une tendance à placer le cabotinage au centre du jeu des acteurs, parfois en bien, mais ici en mal. Entre un Michael Madsen visiblement toujours aussi alcoolique et tenant à peine sur ses jambes et ses répliques, ou bien encore un Tim Roth tentant de singer un Christopher Waltz asthmatique, on commence à se demander si le cinéaste ne devrait pas penser à renouveler quelque peu son entourage.

Un Kurt Russel à la Jeff Bridges.
Un Kurt Russel à la Jeff Bridges.

Qui dit Tarantino, dit construction de personnages de qualité et dialogues jubilatoires. The Hateful Eight est presque un cas d'école : la première heure du film s'axe principalement sur la construction de trois personnages, ceux de Samuel Jackson, Kurt Douglas et l'excellent nouveau venu Walton Goggins, devisant avec entrain et humour noir sur le passé esclavagiste de l'Amérique, au lendemain de la guerre de Sécession. C'est brutal, c'est classe, c'est percutant. Dommage que bien vite les vieux démons du réalisateur le rattrapent : les dialogues une fois arrivé à l'auberge tombent peu à peu à plat, en voulant trop en faire dans le choquant. Tarantino parvient en outre à détruire complètement son personnage principal, incarné par Samuel L. Jackson, avec une anecdote aussi grotesque qu'inutile, dans le seul but de surprendre pour surprendre. Dommage de démolir à la moitié du film le seul personnage sur lequel va reposer toute la suite du récit.

Tarantino, c'est aussi le réalisateur qui s'est fait connaître grâce à la déconstruction temporelle particulière de ses récits : des films comme Pulp Fiction ou bien Kill Bill ont ouvert de nouvelles voies quant à la gestion du temps. Mais assez paradoxalement, si le réalisateur semble exceller à ce petit jeu, il semble toutefois peiner à écrire un film « classique », qui va d'un point A à un point B, avec des enjeux et une vraie tension dramatique. De telles lacunes avaient déjà pu être observés dans Inglorious Basterds ou encore dans Django Unchained. Mais avec The Hateful Eight, cela devient presque risible : il y a bien une tension dramatique, mais celle-ci s'avère largement factice, d'abord parce que le film manque d'enjeu, d'ambition pour ses personnages, ensuite parce le personnage de Samuel L. Jackson dénoue tout avec une telle facilité qu'il rend parfaitement inutiles la durée et la construction du film. Et ne parlons même pas de la conclusion qui laisse le spectateur plutôt sur sa faim, tant sa violence ne semble pas se justifier en raison de la totale absence d'enjeu dramatique.

Un personnage qui ruine trop rapidement son intérêt.
Un personnage qui perd trop rapidement son intérêt.

En ce qui concerne le son et l'image, Quentin Tarantino se montre toujours aussi inspiré et perfectionniste qu'auparavant, faisant de son film un vrai régal auditif et visuel. On peut toutefois s’interroger sur l'emploi du format 70 mm, un vieux format d'image parfait pour filmer des paysages larges, mais peu employé et que le réalisateur s'est senti obligé de ressusciter. Si cela se justifie pour les superbes plans extérieurs enneigés, cela s'avère largement dispensable dans le cadre d'un huis clos, qui constitue finalement les trois quarts du film.

En soi, The Hateful Eight n'est pas un mauvais film. Mais il est paradoxal, car l'ensemble des défauts qu'on peut lui trouver proviennent du style du réalisateur lui-même : cabotinage à l'excès, volonté d'être choquant, sans message, incapacité à gérer une ligne narrative simple, absence de véritables enjeux au-delà de la tension narrative, purement artificielle, ou encore des choix artistiques audacieux mais mal exploités. Il semble loin, le temps de Pulp Fiction, Reservoir Dogs ou bien Kill Bill : avec The Hateful Eight, le style Tarantino commence à montrer ses limites, comme le laissaient déjà pressentir Inglorious Basterds et Django Unchained.

Comprenons-nous bien : Hateful Eight n'est pas le pire film du réalisateur. Simplement, il est nécessaire d'insister auprès des fans de Tarantino que comme pour tout autre cinéaste, celui-ci ne réalise pas que des films géniaux. Même lui ne peut échapper à un film médiocre, une œuvre qui annonce surtout l'important besoin de se renouveler, après vingt années passées à user des mêmes ficelles.

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The Hateful Eight Réalisé par Quentin Tarantino États-Unis, 2015 Avec Samuel L. Jackson, Kurt Russel, Jennifer Jason Leigh, Michael Madsen 187 minutes