Robert Eggers arrive avec son premier long métrage, The Witch, qui promet de bouleverser le cinéma d’horreur contemporain.

Robert Eggers a réussi à faire un pas en avant dans le genre cinématographique qui exploite le thème des sorcières : The Witch a en effet gagné plusieurs prix dans différents festivals. Ce premier long métrage raconte l'histoire d'une famille de colons qui commence une nouvelle vie dans une ferme de la Nouvelle-Angleterre, construite à côté d’un bois. Tout semble tranquille, jusqu'au moment où leur petit enfant disparaît. Les tensions vont alors monter.

Le thème abordé est la première évolution proposée par Eggers. En fait, The Witch n'est pas qu’un film sur une sorcière, mais sur une famille hantée par l'ombre du doute. La figure de la sorcière n’est pas au centre du récit, contrairement aux relations entre les membres de la famille. Les personnages commenceront à s'accuser réciproquement de sorcellerie, dans un huis clos où les relations familiales sont mises à mal. Et la sorcière n’apparaît presque pas à l’écran !

Robert Eggers explique dans une interview :

« When you see supernatural things played out in a super-heightened way really explicitly, you can only be aware of artifice. So the more restraint and the more that you hold back and the more that it’s things that could somehow in our contemporary brain be rationalized scientifically. »1

De cette façon, l’ombre de la sorcière est toujours là, non seulement pour les personnages, mais aussi pour le spectateur.

La partition musicale n’est pas au service du jump scare mais, bien au contraire, nous prépare à quelque chose qui n’arrive pas, ce qui augmente la sensation d’angoisse.

Ainsi, ce film ne ressemble pas au tout-venant du cinéma d’horreur contemporain. Il n’y a pas de jump scares mais une terreur psychologique et un malaise qui montent constamment. Le scénario est donc très bien mené : la tension dramatique monte de plus en plus grâce aux dialogues, dont la plupart proviennent de vrais échanges de l’époque, jusqu'à ce qu'elle explose dans des scènes surprenantes. Des moments plus calmes viennent alors pour récupérer le souffle. Le public s’est globalement plaint en disant que ce n’est pas vraiment un film d’horreur ; leur problème est d’avoir oublié ce que c’est. Ce genre cinématographique ne doit pas être uniquement basé sur des jump scares ; c’est un procédé imparfait puisque ça ne fonctionne que sur le moment. Quand le spectateur sort de la salle de cinéma, il oublie les sursauts, or un film d’horreur conduit aussi à la réflexion.

La musique, comme dans la plupart des longs métrages dans le genre, est un élément très important. C’est une musique dramatique qui a pour fonction de créer une ambiance obscure et lugubre. Intéressante est l’indépendance propre de la musique et de l’image. Normalement, la musique glauque accompagne des images perturbantes. Mais, dans The Witch, on remarque un crescendo musical, notamment lorsque le spectateur ne voit qu'un plan de la forêt. Les notes dissonantes et les voix qui chantent – d'une façon bizarre, comme des sorcières – contribuent au malaise. Le spectateur entre donc dans le film grâce à cette musique et Eggers décide souvent d’élargir les plans pour permettre que cette sensation nous touche profondément. La partition musicale n’est pas au service du jump scare mais, bien au contraire, nous prépare à quelque chose qui n’arrive pas, ce qui augmente la sensation d’angoisse.

Ici, la bande son n’aide pas à faire sursauter le spectateur – cela fonctionne lorsqu’une image est accompagnée d’un fort bruit ou d’une musique surprenante – mais à lui faire penser que quelque chose va se passer et à le laisser ainsi dans le doute. C’est une belle utilisation de la musique, ça donne des frissons ! Ça pourrait faire penser à la musique que le groupe italien de rock progressif Goblin a composé pour Suspiria de Dario Argento (1977), mais adapté à un contexte de colons catholiques en Nouvelle-Angleterre.

On ressent la peur des personnages et leur confusion.

Robert Eggers utilise des mouvements de caméra presque invisibles, qui servent à créer de la tension dramatique au sein des images. Il joue avec l’attente et le suspens. La plus grande partie du film se déroule pendant la nuit ou dans des espaces sombres, mal éclairés, mais qui ne contrastent pas avec les espaces extérieurs : ce n’est donc pas important de savoir où les personnages se trouvent, puisque l’entité de la sorcière les menacera toujours. On retrouve, par contre, une évolution tout au long du film : il commence le jour et se termine la nuit, littéralement mais aussi symboliquement. C’est le matin, la famille cherche à recommencer une nouvelle vie, et ça se termine la nuit, lorsque la plupart des membres de la famille sont morts. Si la gamme chromatique présente dans le film n'est, en effet, pas très étendue, mobilisant surtout la gamme des gris, la couleur rouge – représentant le sang – fait office d’exception. Présente tout au long du film, elle contraste avec toutes les autres couleurs.

Que ce soit par une sublime utilisation de la musique et des mouvements de caméra ou par un impeccable jeu d’acteur, Eggers a réussi à créer un film d’horreur superbe. La sorcière n’est pas au centre du récit, mais survole et imprègne les vies des personnages. Cette sorcière, qui apparaît très peu à l’écran, devient une source de malaise. La sorcière n'interagit pas avec eux (sauf à quelques reprises) mais elle réussit à créer de la tension et à perturber leurs vies. Eggers, à sa manière, fait de même avec le spectateur. Lorsqu’on est devant l’écran en train de regarder The Witch, on n’interagit pas avec les personnages, mais on est immergé dans l’histoire. On ressent la peur des personnages et leur confusion. D’une certaine manière, la sorcière devient aussi un élément de nos vies, grâce aux choix du réalisateur. Et c’est encore plus surprenant lorsqu’on se dit que c’est son tout premier film !

 

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The Witch

Écrit et réalisé par Robert Eggers

Avec Anya Taylor-Joy, Ralph Ineson, Kate Dickie, Harvey Scrimshaw, Ellie Grainger, Lucas Dawson.

États-Unis/Canada, 2015


  1. « Lorsque des éléments surnaturels sont présentés de façon trop explicite, on ne peut que remarquer l’artifice. Donc, plus on joue la carte de la retenue et plus ces éléments pourront être en quelque sorte rationalisés scientifiquement par un cerveau contemporain. »