Le nouveau recueil de poèmes d'Eugène Savitzkaya, À la cyprine est paru aux éditions de Minuit, tout comme le roman Fraudeur, déjà chroniqué sur Karoo.

Puvoirs_N° 119Depuis des siècles, l’homme s’applique à exprimer de biais ce qu’il doit taire, par pudeur ou par interdit, imposant à la langue de multiples contorsions dont les mouvements illimités ont fini par constituer un répertoire de dynamiques interprétatives. L’expression des gestes que l’on n’osait dire fit alors place à la grivoise tentation de traduire — de corrompre — le langage. Cette dernière surgit fréquemment devant quelque strophe poétique dont certains, sans hésitation, réduisent la lecture à un décryptage sexuel, souvent sans pertinence, rarement vers le sublime. Pour ces lecteurs précisément, mais bien plus pour l’honneur des corps, faits d’os et de textes, Savitzkaya redéfinit le délice du détour.

Au baiser noir des cils, aux poils
noirs du baiser, à genoux sur les planches
et tel éclat blanc sur le collant
troué à mi-cuisse d’où monte la buée
lait mortel et rayon de lumière franche
ou poison, vingt-neuf ans d’une femme
son mouchoir est une rose1

Par son titre amphibologique, À la cyprine suggère être imprégné de la substance, comme il signale sa volonté de célébrer cette matière, conséquence du désir et condition de la vie. Rassemblant des textes étalés sur 15 années, le recueil n’en conserve finalement que peu, à la manière d’un herbier, comme le confessait l’auteur : « à travers une longue vie… c’est très mince ce qui reste des fleurs séchées. »2 Dès lors, il s’agit de distiller des instants par de brèves expériences de formulation qui en saisissent l’essence :

Il y a deux lèvres
comme il y a deux jambes
entre les lèvres
une langue darde
entre les jambes
un pétale point3

Malgré cette innocence perceptible, les splendides détours ne s’élaborent pas toujours pour dissimuler le prosaïque. S’ils rendent aux sphères éthérées leur grandeur, les termes crus retrouvent leur vigueur. Les mots se tissent en effet entre fragilité et frappes crues, avec justesse : « Ne dis pas que ton cul n’a pas d’histoire »4. D’ailleurs, cette finesse naïve peut s’ériger en repoussoir et se jouer ainsi de son propre discours. Par conséquent, se dégage une dimension fondamentale de l’allusion : le jeu — qu’il investisse les mots, les sons ou les traitements.

Mais surtout, les poèmes ne célèbrent pas une seule substance. Tout liquide s’y trouve. Toute saveur se dévoile, provenant de ce que la nature suinte, de ce que la vie sécrète, en une semence la plus pure ou dans l’étron le plus lourd. Au fil d’une temporalité qui ne cesse d’exhiber son écoulement, ils continuent d’entretenir une intense communication avec le monde et sa matière, que la cyprine, par le cycle qu’elle insinue, couronne « vie après mort, mort après vie, semant, perdant, poussant contre les murs du vide et du néant et rompant la pierre comme pain sec »5.

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En savoir plus...

Eugène Savitzkaya À la cyprine Les éditions de Minuit, 2015 104 pages

  1. p. 26 

  2. présentation du recueil à la librairie Pax 

  3. p. 96 

  4. p. 36 

  5. p. 60