Belgique, terre de poètes : le cliché est toujours d’actualité ! Mais au-delà des formules, qu’est-ce qu’être poète, aujourd’hui, en Belgique francophone ? Que demeure-t-il d’un riche passé dans l’écriture actuelle ? Et où en est la modernité ?

Léon Spilliaert | Marine | 1923
Léon Spilliaert | Marine

Bien des choses ont changé depuis l’après-guerre, à commencer par les structures d’un pays devenu fédéral : le poète belge doit plus que jamais assumer sa « belgitude », ou du moins se positionner à cet égard, dans un pays divisé en communautés linguistiques et en régions. Il appartient à une « Communauté française de Belgique » dite aussi « Fédération Wallonie-Bruxelles » tout en partageant, comme ses pères, la langue du grand pays voisin, ce pôle éditorial attractif mais difficile d’accès. Éternelle question dont il faudrait peut-être sortir, ne serait-ce que pour tenter de voir les choses autrement : et si, au lieu de toujours lorgner vers ce voisin pour situer la poésie francophone de Belgique, on l’abordait pour elle-même, ou en la replaçant dans le paysage bien plus large de la poésie mondiale ? On verrait peut-être que bien des points rapprochent cette poésie d’autres aires, européennes ou plus lointaines. Certes, pour les poètes de Wallonie et de Bruxelles, écrire, c’est d’abord écrire en français, appartenir à une certaine francophonie, mais c’est aussi illustrer maintes conceptions de la poésie, tout à la fois spécifiques et universelles.

Un passé riche et contrasté, fait de symbolisme et de modernisme, de néo-classicisme et de surréalisme, constitue l’héritage des poètes d’aujourd’hui. La poésie belge n’a jamais eu un goût prononcé pour les combats d’avant-gardes et les affrontements théoriques. Il y eut des ruptures et des antagonismes, mais, si l’on met à part la veine surréaliste, qui s’est perpétuée des années vingt aux années soixante et qui constitue une des marques de fabrique de la belgitude, l’évolution du domaine s’est essentiellement caractérisée par une assimilation syncrétique des influences modernes tout au long du XXe siècle. Un tel passé produit aujourd’hui un paysage multiple, contrasté, riche de formes diverses du fait poétique.

Le lyrisme n’a jamais déserté la poésie de Belgique, mais c’est un lyrisme qui est tantôt fondé sur l’émotion, sa retenue ou sa libération, ou sur l’expérience intime du quotidien, tantôt sur une expression plus réflexive d’un être au monde.

Pierre Alechinsky | Le passé inaperçu | 1981
Pierre Alechinsky | Le passé inaperçu

Une tendance forte s’est manifestée dès l’après-guerre et surtout à partir des années septante, qui, après Hölderlin, Celan et d’autres figures-modèles, a pris pour voie une certaine approche du réel et du sujet, philosophique chez certains, plus concrète chez d’autres. Cette tendance n’a jamais rien eu d’intellectualisant ; elle reste au contraire fondée sur le choix de dire le monde tel que le sujet l’expérimente ou le pense, dans ses lieux, ses événements, ses habitants aussi. Dans le sillage de personnalités aussi différentes que Fernand Verhesen, François Jacqmin ou Philippe Jones, à ce versant du lyrisme appartiennent Yves Namur, Marc Dugardin, les regrettés Michel Lambiotte et Jean-Luc Wauthier, Jean-Marie Corbusier, Philippe Mathy, Lucien Noullez, Éric Brogniet, Pierre-Yves Soucy, Gaspard Hons. Plus philosophes sont Jacques Sojcher, Christophe Van Rossom ou Serge Núñez Tolin ; c’est ici les limites du langage, de la pensée, de la mémoire ou de l’expression poétique qui sont interrogées.

On comprendra que l’usage des catégories doit rester ouvert, et qu’il n’y a pas de frontière, mais un continuum entre ce type de lyrisme, déjà varié, et l’autre versant, plus intime. Quelles que soient les postures, les formes et les fonctions qui lui prêtent les poètes, le lyrisme contemporain est fondamentalement critique, habité par le doute, ou du moins par la nécessité de chercher sa parole au-delà d’une nostalgie du chant et des formules rebattues. Chacun à sa manière, feu Jean-Claude Pirotte, William Cliff, Guy Goffette, Corine Hoex, Véronique Daine, Elke de Rijcke, Carl Norac, Karel Logist, Serge Delaive, Laurent Demoulin, Philippe Lekeuche, Luc Baba, Liliane Wouters, Rose-Marie François, Anne Penders ou Françoise Lison-Leroy expriment leur expérience du quotidien, des relations humaines, du deuil et du monde en connaissance de cause : les pouvoirs de la poésie ne brident pas leur lucidité, cette qualité qui caractérise la position du poète contemporain.

Serge Delaive | Ougrée depuis Sclessin
Serge Delaive | Ougrée depuis Sclessin

S’il ne subsiste plus de dynamique d’avant-garde depuis les années quatre-vingts, après le repli du surréalisme et l’ère-climax que furent les années septante post-surréalistes (la Belgique sauvage, la revue Phantomas, Jacques Izoard, Werner Lambersy), les parcours très différents de quelques fortes personnalités poétiques maintiennent vivant ce qui pouvait alors relever de la radicalité, de la recherche ou de la subversion. Certes, rien ne rapproche l’humour calembouresque et impertinent de Jean-Pierre Verheggen, le travail opiniâtre de Christian Hubin sur la notion même du langage poétique, ou le matérialisme corporel et verbal d’Eugène Savitzkaya, mais ces voies d’une modernité propre au XXe siècle montrent que la poésie francophone du 21e n’est pas tout entière dévolue à un lyrisme qui reste la tradition centrale de la poésie, même constamment trempée au feu de la modernité. Les modernités sont plurielles.

Quant à l’humour drolatique, porteur d’une vision décalée et distanciée du monde, qui était le propre de maint poète surréaliste ou post-surréaliste, il se retrouve, même sans filiation directe, chez des auteurs tels que Nicolas Ancion, Hubert Antoine ou Pascal Leclercq.

Enfin l’expérimentation, l’ouverture et l’aventure qui font bouger les frontières du fait poétique, se manifeste surtout dans diverses pratiques relevant du domaine de la performance orale : qu’il s’agit de slam proprement dit, de poésie dite, lue ou « performée », ou de « one-(wo)man-show », on peut nommer Laurence Vielle, Gwenaëlle Stubbe, Vincent Tholomé, Dominique Massaut, Tom Nisse, Anne Versailles, David Giannoni, Vol Au Vent ou Camille Pier. À nouveau il faut souligner l’extrême diversité des démarches, tout en signalant qu’il n’existe guère de divorce entre forme orale et forme écrite de l’écriture poétique, la plupart de ces poètes performeurs, quand ils ne sont pas déjà des poètes « publiés », passant tôt ou tard à l’édition de leurs textes, notamment sous l’égide des éditions Maelström.

Max Renglet | Bermude
Max Renglet | Bermude

On le voit, plusieurs traditions sont inscrites dans les gènes de la poésie belge. Cet héritage se dresse devant les plus jeunes poètes, nouveaux arrivés, qui s’en voient confrontés à la quasi-nécessité d’innover, non seulement dans les formes et les modes, mais dans la conception même de l’écriture poétique. Selon des modes différents et personnels, David Besschops, Antoine Wauters, Alexis Alvarez Barbosa, Nicolas Grégoire, Éric Piette et d’autres travaillent à nouveaux frais la syntaxe, la fabrique des images ou la rhétorique. Leurs vers et leurs proses ont quelque chose de neuf, et souvent de violent. La poésie belge se renouvelle, la relève existe.

L’unité d’un tel champ, si elle existe, est par ailleurs universelle, et témoigne bien de notre temps : le poète d’aujourd’hui, quels que soient son âge et son orientation, est un homme ou une femme qui s’interroge sur soi-même et sur sa place dans le monde, mais aussi sur les propriétés et les limites du langage, ses pouvoirs créateurs et ses pièges. La poésie belge contemporaine porte souvent les marques du désabusement de l’homme, mais elle manifeste aussi, et toujours, un même et différent besoin de voir, de raconter et de dire, l’intime et le monde, les autres et soi, la folie et la raison.