Les 9, 10 et 11 septembre a eu lieu la septième édition du festival Cultures Maison. S'y est tenue, entre autres, une discussion autour de l'ABDIL®, l’association des auteurs/trices de la bande dessinée et de l’illustration réunis.

Entre expositions, rencontres et débats, plus de quarante exposants étaient présents à la Maison des cultures de Saint-Gilles pour cette septième édition du festival Cultures Maison consacré à la bande dessinée indépendante, dont des éditeurs, des auteurs, des animateurs de fanzines ou de revues. C’est dans ce cadre nous avons découvert l’ABDIL® : l’occasion de rencontrer Cyril Elophe et Max de Radiguès, membres et initiateurs de l’association.

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L’affiche de cette édition réalisée par Davor Gromilović.

Depuis une vingtaine d’années, le statut des auteurs de bandes dessinées et des illustrateurs s’est précarisé, avec des budgets toujours plus réduits et des barèmes de rétribution non fixes. Afin de réunir les créateurs de Belgique francophone et de les représenter, l’ABDIL® a vu le jour et existe comme une asbl dont les membres s’occupent bénévolement. Ouverte aux différentes disciplines du métier d’auteur de bande dessinée et d’illustrateur, l’ABDIL® entend définir les réflexions et les enjeux nécessaires à leurs revendications, dont les deux axes principaux concernent une législation permettant l’accès à un statut social et fiscal adapté et sécurisé pour les créateurs intermittents de la bande dessinée et de l’illustration et la reconnaissance de l’apport culturel et social de l’illustration et de la bande dessinée notamment par un soutien public à leur traduction, édition et diffusion en dehors de la francophonie.

Nous avons rencontré Cyril Elophe et Max de Radiguès, auteurs aux parcours différents mais tous deux membres et initiateurs de l’ABDIL®. Né en 1976 et formé à l’école Saint-Luc de Bruxelles en section bande dessinée, Cyril Elophe est illustrateur pour des projets didactiques ou de presse comme 24 h 01 et l’auteur de la série Vanina dans la revue Phileas et Autobule. Il est également l’administrateur du festival Culture Maison et l’un des créateurs de l’ABDIL®. Max de Radiguès est né en 1982 et s’est également formé à l’école Saint-Luc de Bruxelles en section bande dessinée. Il est auteur de bandes dessinées comme Orignal (Delcourt, 2014) ou l’Âge dur, qui reparaît cette année chez L’Employé du moi dans une édition augmentée. Maison dans laquelle il est éditeur depuis 2006. Tous deux nous parlent du festival Culture Maison, du projet de l’ABDIL® et d’un certain état de la bande dessinée.

Comment est né ce festival ?
CE : Je faisais partie d’un collectif d’auteurs qui s’appelait Tête à tête et on a fait une exposition ici à l’occasion de la sortie d’un album qui a assez bien marché, c’est-à-dire que les gens avec qui on a travaillé de la commune et du service de la culture étaient contents de l’événement. Suite à ça, ils étaient très demandeurs d’autres événements liés à la bande dessinée. Du coup, je leur ai proposé de mettre en place un festival de bande dessinée qui serait au service des éditeurs indépendants, partant du constat qu’il y avait une certaine diversité à Bruxelles de ce type d’éditions mais très peu de réseaux de distribution qui leur étaient destinés et très peu de visibilité. Suite à cela, on a créé une équipe composée à l’heure actuelle de Francesco, qui expose cette année sous le pseudonyme de Manuel, Sui qui s’occupe des expositions, Jérôme qui s’occupe de la logistique, Dennis qui s’occupe de tout l’aspect promotionnel et graphique.

Max, tu y participes depuis quand ?
MDR : Depuis la première année, comme éditeur. Je suis éditeur à L’Employé du moi qui est une structure bruxelloise créée en 2000 et donc du coup on est évidemment là chaque année. Avec le Frémok et la Cinquième Couche, ce sont les trois maisons d’édition bruxelloises qui sont distribuées en librairie. En plus des éditeurs, il y a des gens qui sont en fanzines, en auto-édition, qui font de la sérigraphie.

Dès le départ, le festival était-il réservé à des éditeurs exclusivement belges ou y avait-il déjà des éditeurs français ?

Cyril Elophe by Cyril Elophe
Cyril Elophe by Cyril Elophe

CE : Lors de la première édition, il y avait beaucoup moins d’éditeurs mais on a tout de suite intégré des éditeurs étrangers pour plein de raisons : d’abord parce que le travail éditorial nous intéresse et qu’on a envie de pouvoir le montrer en Belgique, aussi parce qu’en termes de programmation, ça permet de stimuler un peu les choses, de faire tourner les éditeurs, de ne pas toujours montrer les mêmes choses et ne pas en faire une espèce de festival de copains même si c’est un milieu où les gens se connaissent beaucoup, de pouvoir avoir de nouvelles têtes, un nouveau public. Il y a 2024 cette année, en Belgique on ne les voit pas souvent. On a tout de suite eu cette envie d’ouverture sur l’étranger, sachant qu’il n’y a pas que des éditeurs mais aussi, comme disait Max, des collectifs d’auteurs, des fanzines, etc.

C’est donc dans ce cadre-là que vous avez décidé de parler publiquement de l’Abdil®. L’idée de parler de cette association dans le cadre de Culture Maison était de s’adresser au public ou aux auteurs ?
CE : Le principe du festival est d’être totalement ouvert et totalement gratuit. Tout le monde pouvait participer à la présentation qu’on a faite hier. Maintenant, le propos est clairement plutôt à destination des auteurs, et dans un festival comme Culture Maison il y a des auteurs qui ne sont pas liés directement à l’édition indépendante mais qui en qualité d’auteurs sont curieux et s’intéressent à ce qui se publie, et des auteurs en devenir. Ils viennent à Culture Maison et c’est l’occasion de faire une première focale sur l’ABDIL® puisque ça fait peu de temps que publiquement on commence à communiquer sur l’association et l’idée va être de réitérer ça dans différents événements liés à la bande dessinée ou à l’illustration parce que le but est quand même très vite de se retrouver avec un maximum d’auteurs. À la différence de Culture Maison, qui est vraiment une démarche pour soutenir un secteur bien spécifique — on n’accueillera jamais d’éditeurs industriels ou des grosses structures —, l’ABDIL® est ouvert à tous les auteurs. Il n’y a pas de rapport avec le type de production.

Dès le départ, vous étiez tous les deux à l’initiative de la création de l’ABDIL® ?
CE : J’avais déjà participé à quelques tentatives de réunir des représentants, pas exclusivement du secteur de la bande dessinée, mais aussi de l’illustration. Puis il y a certaines actualités politiques qui ont relancé la machine. Et du coup j’ai proposé avec des auteurs d’essayer de se réunir. Et Max fait partie de ceux qui ont réagi tout de suite sur le fait qu’il faut embrayer là-dessus, on doit se voir, on doit en parler, on doit voir ce qu’il est possible de faire. Puis après évidemment, cette réunion de gens qui ont envie de participer crée une structure.
MDR : Cyril a contacté les gens qui sont assez actifs à Bruxelles et assez rapidement une liste de gens qui ont dit : « Nous, ça nous intéresse, on a envie de s’investir, d’aider à créer cette association »... (Il cherche un synonyme.)
CE : Syndicat, c’est un terme très connoté. Une association, une fédération, une union... Un rassemblement.
Pour l’instant, vous essayez de rassembler des auteurs mais organisez-vous aussi des tables de réflexion ?
CE : On a déjà eu des réunions, une petite quinzaine. Ça nous a permis de dégrossir des gros axes de réflexion, de dire qu’il y a des choses qu’on aura de la difficulté à aborder tout de suite mais qui viendront certainement sur la table, qu’il y avait justement des seuils de priorités, puisqu’il y a des choses qui sont mises en place politiquement. On est très pragmatique, on ne se réunit pas autour d’une table pour parler pendant des heures de ce que peut faire l’auteur, s’il peut faire machin, etc. Ici, concrètement, on doit rentrer dans la maison des fédérations, on doit être autour de la table quand on parlera des budgets culturels, on doit pouvoir avoir notre mot à dire quand on définira les critères pour accéder à un statut social. Il faut qu’on soit présents quand nos décisionnaires vont décider de notre avenir. C’est de cela qu’on parle, de notre avenir et de l’avenir des publications. On doit être présents le jour où il y aura une discussion pour savoir comment les livres dans les bibliothèques francophones du pays vont être choisis, distribués. Des choses très concrètes.
MDR : Le but pour l’instant, est de réunir un maximum de gens, un maximum d’auteurs, qu’ils fabriquent leur exemplaires chez eux à la maison ou qu’ils vendent trente milles bouquins, le but c’est d’avoir le soutien d’un maximum de gens.
CE : Le principe, c’est quand même d’arriver à avoir une espèce de définition de nos pratiques et pour ça, il faut avoir suffisamment de profils assez larges pour avoir un vrai spectre. On ne peut pas se limiter à deux, trois, quatre, cinq profils d’auteurs, il y a trop de parcours différents. Mais il y a des moments, les gens reviennent toujours sur les mêmes choses et c’est là où les auteurs vont se retrouver, parce qu’ils ne font pas tous le même travail, ils n’ont pas tous la même pratique, ils n’ont pas tous les mêmes réseaux, ils n’ont pas tous les mêmes modes de fonctionnement mais il y a des moments où les leviers seront les mêmes pour tout le monde. C’est là où le principe de fédération est important.

Avez-vous déjà défini des échéances ?
MDR : C’est en rapport avec l’agenda politique.

Mais imaginons qu’un événement politique survienne très prochainement et que vous ne soyez pas assez représentés, vous irez quand même présenter vos revendications ?
CE : On y est déjà en fait, c’est-à-dire que publiquement la fédération existe depuis peu, mais politiquement on est en rapport avec le ministère de la Culture, avec les autres associations du même secteur, avec la Fédération Wallonie Bruxelles. Ces gens connaissent l’existence de l’ABDIL®, savent que c’est en train de devenir un interlocuteur potentiel. La réelle problématique, c’est de pouvoir se positionner comme un représentant en tant qu’association, sans l’être. Si on n’a pas assez de membres qui nourrissent notre fédération, on n’est pas représentatifs. Ce ne sont pas vingt auteurs qui vont représenter l’ensemble des auteurs. Par contre, la visibilité et le lien avec les décisionnaires existe déjà dans les faits.

Et je me doute que les éditeurs connaissent l’existence de ce genre d’associations...

Max de Radiguès
Max de Radiguès

MDR : En tout cas, en France, il y a déjà des associations, le SNAC, plusieurs initiatives comme ça et qui sont connues des éditeurs, qui sont aimées ou détestées des éditeurs mais qui sont connues. Après, des éditeurs belges, il n’y en a plus beaucoup quand même. Chez les éditeurs indépendants belges, beaucoup sont au courant, dont certains sont actifs au sein de l’ABDIL®.

Le but de l’ABDIL® est d’être un intermédiaire entre l’auteur et les politiques, pas forcément avec les éditeurs ?
CE : Ça peut, mais les membres le définiront. Cela aussi fait partie des principes d’une fédération. Deux ou trois nécessités ont été à la création de la fédération mais après, évidemment, ce seront les membres qui vont en définir les axes, les priorités. Si tous les auteurs collectivement, membres de l’ABDIL®, décident qu’il faut s’organiser pour aller voir les éditeurs. Pour le moment, ce n’est pas dans cet objectif-là que l’association a été créée mais évidemment aucun objectif ne sera rejeté.
MDR : Oui, à partir du moment où l’association est là, les membres sont là, il peut y avoir plein de revendications dont on n’a pas discuté, qui peuvent être des problématiques qui vont survenir dans le futur.
CE : Et heureusement d’ailleurs, sinon ce serait un non-sens total, faire une fédération pour que les auteurs puissent avoir la parole et leur dire : « Vous êtes venus mais juste pour parler de ça. » Au contraire, l’idée est de dire : « Ça ne va pas, il est temps que ce soit nous qui puissions y réfléchir et pas d’autres personnes qui parlent pour nous. »