À un « Nothomb » près, la rentrée de janvier ressemble à s’y méprendre à sa grande sœur, la sacro-sainte « rentrée littéraire » de septembre. À s’y méprendre seulement, car force est de constater qu’on y trouve quelques pépites qui font souvent défaut à la fin de l’été. Parmi celles-ci, le tout récent Évariste de François-Henri Désérable mérite qu’on s’y attarde.

Qui connaît Évariste Galois, ce mathématicien de génie ? Soyons francs, les littéraires que nous sommes n’en ont jamais entendu parler. D’ailleurs, les éditions Gallimard le savaient bien en publiant cet ouvrage. Aussi ont-elles apposé, sur la célèbre couverture blanche, le tout aussi célèbre bandeau rouge où figure en lettres vives ce sous-titre évocateur : « Le Rimbaud des mathématiques ». Comparaison éclairante, n’est-il pas ! Et ce tour de passe-passe imparable permet, le temps d’une lecture, de réconcilier l’inconciliable, les littéraires et les mathématiciens. Mais n’exagérons pas la pseudo-prouesse éditoriale et convenons que des mathématiques il n’est guère question dans cette fabuleuse biographie. Car oui, Évariste, deuxième livre de François-Henri Désérable, est avant tout une biographie.

Une biographie moderne sur un sujet qui, de prime abord, aurait pu être ennuyeux, voire poussiéreux. C’est qu’il fallait bien du courage au jeune écrivain — il n’a que vingt-sept ans — pour se lancer dans l’histoire personnelle d’Évariste Galois. Les premières pages le disent, sur le mathématicien surdoué, nulle grande information : « On sait qu’Évariste eut pour père Gabriel Galois, et de Gabriel Galois, on ne sait pas grand-chose, si ce n’est qu’il fut le père d’Évariste. » D’emblée, le ton est donné.

François-Henri Désérable, grâce à un style qu’on oserait qualifier d’irrévérencieux, se permet de balayer une partie de l’histoire de France. Celle des Trois Glorieuses ; celle qui a vu naître le jeune Galois, en 1811, à Bourg-la-Reine ; celle qui a vu paraître son testament mathématique, Mémoire sur les conditions de résolubilité des équations par radicaux ; celle, enfin qui l’enterra, à peine âgé de vingt ans, mortellement blessé à la suite d’un duel. Ainsi se résume la courte vie d’Évariste Galois. Méritait-elle un roman ? François-Henri Désérable, en vingt chapitres et cent soixante-seize pages, le prouve. Loin des romans classiques sur lesquels la critique littéraire essaie toujours d’apposer quelque maladroites étiquettes — de l’autofiction au roman biographique —, Évariste surprend par sa forme.

Mais s’il y était rentré, à l’École polytechnique ? S’il avait réussi ce foutu concours ? Si au lieu de se lancer le chiffon à la gueule de Dinet, il avait fermé la sienne, effacé le tableau, répondu à la question ? On l’aurait admis, c’est certain.

Dans l’écriture de ce livre, Désérable a su trouver un bel équilibre entre les inévitables lourdeurs historiques inhérentes à l’écriture biographique et l’omniscience narrative. Le résultat est indéniablement réussi : la vie du jeune Évariste devient, sous sa plume effrénée, drôle et décalée, un délicieux roman historique dont on sort quelque peu ébranlé.

Le succès de son recueil de nouvelles Tu montreras ma tête au peuple laissait présager à François-Henri Désérable un bel avenir littéraire. Évariste le confirme.

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François-Henri Désérable
Évariste
Gallimard, 2015
176 pages