Né en réaction contre le « Zwarte Zondag », dimanche noir oublié de beaucoup, qui avait vu une montée fulgurante de l’extrême droite flamingante le 24 novembre 1991, le KFDA résiste et prouve qu’il existe au-delà des clivages territoriaux, linguistiques ou culturels pour lesquels les plus fanatiques ne souhaitent voir aucune porosité possible, aucun échange permis. La seule ville belge, qui voit cohabiter les deux plus grandes communautés linguistiques et culturelles du pays, réunit dans un même projet, pour un unique festival, des institutions flamandes et francophones. Outre cette ouverture au dialogue belgo-belge, ce premier festival de la saison d’été, accueille des artistes venus de toutes latitudes et de tous horizons culturels. Nous avons été voir au Beursschouwburg « Escenas para una conversación después del visionado de una pelicula de Michael Haenekel », un spectacle espagnol d’El Conde de Torrefiel.

elcondedetorrefiel_0Plongeon rapide dans l’actualité espagnole. El Conde de Torrefiel est un collectif d’auteurs, musiciens, danseurs et vidéastes, établi à Barcelone. Pour la toute première fois en Belgique, il venait présenter leur troisième production « Escenas para una conversación después del visionado de una pelicula de Michael Haenekel » au Beursschouwburg. Créé en 2010, ce collectif se joue des variations du thème de « comment vivent les gens aujourd’hui?». 2010, en Espagne, c’est aussi l’année où plusieurs festivals de création contemporaine ont commencé à disparaître. Le début d’une période de crise espagnole durant laquelle des coupes budgétaires importantes ont montré la perversité d’un gouvernement qui ne gère pas le pays dans l’intérêt public. Le climat politico-économique n’étant plus favorable à l’artistique, de nombreuses compagnies ont mis la clef sous le paillasson. El Conde de Torrefiel a survécu en inventant une forme nouvelle de spectacles dans ce climat culturel en péril. « Nos projets résultent d’une oscillation entre littérature, arts plastiques et chorégraphie », précise Tanya Beyeler l’une des fondatrices du groupe, avant d’ajouter : « nos créations recherchent une esthétique visuelle et textuelle où cohabitent théâtre, chorégraphie, littérature et arts plastiques, le tout dans une temporalité immanente ». Et c’est vrai !

« Escenas para una conversación después del visionado de una pelicula de Michael Haenekel »
Douze histoires se suivent sans lien apparent, sans chronologie. Douze histoires de jeunes européens d’aujourd’hui interprétées de manière bien singulière par cinq comédiens. À la fois danseurs, performers, ils interprètent, sous la direction de Pablo Gisbert, leur propre vision du monde. Fantasmes et délires extravagants côtoient anecdotes et histoires vraies, nous voyageons de surprise en surprise. Nous n’avons pas affaire à du théâtre au sens traditionnel du terme, mais bien à un ensemble fragmenté, comme la vie. Pas de dialogue direct mais un récit de dos au micro, comme s’il ne fallait pas nous imposer un regard. Parfois le texte est projeté sur l’écran géant qui couvre le mur de fond et l’ensemble du plateau. Cet unique décor subira les variations lumineuses et colorées nécessaires à la symbolisation d’espaces fantasmagoriques illustrant le propos ou en complet décalage avec l’action. Le public s’étonne, sourit, glousse, rit, s’interroge… Peut-être certains sont-ils désorientés par cette approche spectaculaire, des scènes qui suggèrent un conflit intérieur, un carambolage d’idées antagoniques, à suivre ou pas, avec lesquelles chacun peut se sentir en accord ou non, car c’est bien là l’ambition de El Conde : poser un regard ironique sur la société d’aujourd’hui, hic et nunc.

La performance des acteurs, dans une mise en scène équilibrée, contribue à la réussite du tout, même si des moments plus intimes peuvent choquer les esprits plus réservés. Certes, on y trouve la plupart des atouts d’un bon spectacle : questionnement politique et positionnement social, humour et tendresse, étrangeté, bizarrerie, religiosité, nudité… Pour celui-ci, nous ne reprenons que les mots de Christian Metz écrivant (1992) à propos du théâtre de boulevard qu’il fallait : « du social, de la vérité psychologique, des mots d’auteurs, des numéros d’acteurs… et un peu de nu ! »
Bien que Escenas ne soit pas un boulevard, la recette à la sauce andalouse semble prendre. Les cinq performers sont dans une anarchie contrôlée, une folie sans tension extrême… « Dans le ventre des Espagnols, il y a des armes toutes prêtes », chantait Léo Ferré, qui s’y connaissait en matière d’anarchie, celle de El Conde est d’un tout autre genre, la compagnie mène sa résistance en confrontant les disciplines dans l’indiscipline. Il est question de liberté, on s’interroge sur la société d’aujourd’hui, celle du XXIe siècle, la nôtre, celle des pulsions individuelles soumises aux lois de nos danaïdes démocraties, comme un mouton suivant le troupeau et changeant de troupeau au gré de son humeur ou du diktat des pouvoirs. Sorte de radiographie de générations d’aliénés en questionnement. Les effets ressentis sont entiers, le public ne subit pas l’influence d’émotions « low cost », même si la représentation de l’humanité (ou de l’inhumanité) proposée leur est toute personnelle. Une manière pour un public ouvert et réceptif d’élargir son regard sur le monde…

« Scènes pour une conversation après avoir vu un film de Michael Haenekel »
Le titre est long, comme tous ceux des créations du collectif, mais il ne renvoie à rien de concret. En matière de source cinématographique, il s’agirait plutôt de Melancholia de Lars von Trier revu par l’œil sculptural de Jan Fabre. Deux artistes auxquels le texte fait plusieurs fois référence. Et si Haenekel est présent, il faudrait plutôt le chercher dans les différents récits gentiment cyniques et les relations au pouvoir, les échecs et les frustrations, la solitude, l’angoisse, bref une certaine image de la réalité d’aujourd’hui… Le texte est riche et de haute facture littéraire, sans vulgarité, même s’il peut aussi être plus cru, il n’en reste pas moins ludique. Face à ce langage sonore ou écrit, la danse et le mouvement abstrait se posent en contrepoint, ils symbolisent sans imposer. Reste au spectateur à faire le lien grâce à son imaginaire. Un échange est donc dans l’ordre du possible, et si ce contact se fait, alors le témoin n’en ressort pas neutre. Federico Garcia Lorca évoquait le duende, un charme ineffable, un « mystérieux pouvoir que tout le monde ressent mais qu’aucun philosophe ne peut expliquer », les organisateurs du Kunstenfestivaldesarts eux parlent d’intuition, de rigueur, d’exigence et de professionnalisme, de convictions partagées et d’amour, pour que la création artistique reste une chose précieuse.

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