Quatre livres ont imposé Grégoire Polet comme l’un des auteurs belges les plus intéressants de sa génération. Rencontre avec un romancier profondément marqué par l’Espagne.

Je rêve volontiers à une citoyenneté du monde.

Né le 15 avril 1978 à Uccle, Grégoire Polet grandit dans un village du Brabant wallon où il effectue ses trois premières années de primaire ; il passera les trois dernières dans une école flamande près de la frontière linguistique. Après le déménagement de sa famille à Rixensart, il accomplit ses études secondaires à Louvain-la-Neuve au lycée Martin V. Pour l’anecdote, il y a pour condisciple le futur écrivain Jean-François Dauven. Il entre ensuite en romanes à l’Université catholique de Louvain. Il s’y spécialise en littérature espagnole et rédige une thèse de doctorat sur Juan Goytisolo et José Ángel Valente. Grégoire Polet vit depuis quelques années à Barcelone.

Comment décririez-vous les liens existant entre vos romans ? En parlant de vous, certains pensent à la Comédie humaine de Balzac avec ses différents tomes reliés par un même fil rouge (chez Balzac, l’ambition de décrire et de comprendre cette société française du début du XIXe siècle). On retrouve aussi chez lui différents niveaux de lecture en fonction des tomes. Balzac serait une référence dans votre écriture ?

Balzac est une référence universelle. Il montre à qui veut le voir que le roman ne doit pas être forcément un espace clos, mais qu’il peut être une île qui, avec d’autres, forme un archipel, et suggère la présence immergée d’un seul grand massif montagneux (façon d’assumer littérairement la dialectique de l’un et du multiple). C’est une intuition et une pensée sublimes qu’on lui doit. Le moyen le plus généreux de donner une représentation du monde comme quelque chose de toujours un peu plus grand et toujours un peu au-delà de ce qu’on peut en concevoir. C’est une façon de participer au mouvement de la vie.

L’histoire de votre premier roman se déroule en Espagne, à Madrid ; celle du dernier également, à Barcelone. Pourquoi l’Espagne ?

Cela tient au coup de foudre que j’ai eu pour ce pays, où je suis venu m’installer. Mais les causes biographiques sont anecdotiques. Elles ont causé les œuvres, mais elles ne peuvent rien en expliquer. On peut très mal écrire sur ce qu’on connaît, et très bien sur ce qu’on ne connaît pas.

À la manière de la Ruche de Camilo José Cela, Leurs vies éclatantes fait s’entrecroiser plusieurs vies et présente des instantanés de vie, comme une photographie. La structure de ce roman de Cela a-t-elle eu une influence sur votre écriture ?

L’incipit (la première phrase) de la Ruche se trouve en exergue de Madrid ne dort pas, mon premier roman. C’est un hommage définitif : la première phrase de mon premier roman n’est pas à moi, elle vient de lui : « Ne perdons pas la perspective. » L’exemple de Camilo José Cela m’a indiqué la manière de réaliser à l’intérieur d’un seul roman ce que Balzac a construit entre ses différents livres : la constitution d’un archipel.

Quel rapport avez-vous à l’image et au cinéma ? On pourrait très bien imaginer un de vos romans adaptés au cinéma ; grâce notamment à votre écriture très visuelle.

Je pense, comme a dit définitivement Eisenstein, que la littérature « visuelle » au XXe siècle et après n’a pas grand-chose à apporter au cinéma, parce qu’elle vient justement du cinéma. On pressait Eisenstein d’adapter John Dos Passos au cinéma, et il disait à peu près : mais enfin, pourquoi ses livres devraient-ils aller au cinéma, puisqu’ils en viennent ?

Le rapport à la Belgique n’est, géographiquement, entretenu que dans Excusez les fautes du copiste. Pourquoi ?

Simplement parce que la Belgique m’a inspiré ce livre, et qu’elle ne m’en a pas encore inspiré d’autre. Il n’y a pas de raison que ça ne se reproduise pas. Au demeurant, la Belgique, petit pays, m’a plutôt incité à une vision ouverte du monde, plutôt qu’à une concentration sur les spécificités nationales.

Dans tous vos romans, l’action se déroule toujours dans une ville. Ce cadre urbain dépasse en quelque sorte les espaces nationaux en s’insérant peut-être beaucoup plus dans un paysage européen. Quel est votre relation à la ville ?

Vous avez raison, et cela complète la question précédente. Je suis enclin à penser que les villes constituent un modèle plus adéquat (et plus porteur d’avenir) des réalités du « vivre ensemble » contemporain, que les pays ou nations. Les villes sont une structure ouverte, ce que les pays ne sont pas. Je me sens et je vis comme un citoyen de l’Europe. Je rêve volontiers à une citoyenneté du monde.

Votre père, Jean-Claude Polet, est professeur à l’Université catholique de Louvain et directeur du projet du Patrimoine littéraire européen publié chez De Boeck. Quel rapport entretenez-vous à cette filiation ?

Les douze volumes du Patrimoine littéraire européen sont un grand ouvrage de paix, et la plus formidable preuve de cette « structure ouverte » de l’Europe conçue comme une très grande ville. Circulation incessante et transmission des idées, des goûts, des styles, des thèmes, des préoccupations, des intérêts : le PLE ne le dit pas seulement, mais il le montre. C’est la cartographie de l’Europe comme une ville, avec ses quartiers, ses avenues, ses parcs, ses ghettos, et la superposition de toutes les strates de l’histoire. J’ai été le témoin du labeur que cette anthologie infatigable a exigé, et j’en suis un lecteur enthousiaste. J’y ai même modestement participé. Le PLE rend l’Europe lisible, tout comme une carte rend lisible un vaste territoire. Je vis avec le souvenir de Jacques Delors, tenant quatre volumes du PLE dans ses bras, et s’écriant, très animé, devant un auditoire : si vous voulez faire l’Europe, mais lisez le patrimoine littéraire européen !

Cet article est précédemment paru dans la revue Indications no381.

En savoir plus...

Madrid ne dort pas, Paris, Gallimard, 2005.
Excusez les fautes du copiste, Paris, Gallimard, 2006, rééd. « Folio », 2008.
Leurs vies éclatantes, Paris, Gallimard, 2007 rééd. « Folio », 2009.
Chucho, Paris, Gallimard, 2009.