Avec Watertown, Jean-Claude Götting signe un polar d’ambiance. Il déplie une atmosphère en équilibre entre lenteur et contemplation.

 

— Demain je ne serai plus là.

Watertown, il y a deux ans. Maggie Laeger disparaît. Son patron, Mister Clarke, est retrouvé écrasé par une étagère. Tout fait penser à un accident. Deux ans plus tard, Philip Whiting, simple employé de bureau, croise la copie conforme de Laeger. Il le sait, il y a matière à enquête.

Cette atmosphère se ressent d’abord dans la construction d’un personnage. Détective autoproclamé, l’employé d’assurance s’englue avec plaisir dans l’enquête. Il construit ses propres mystères et poursuit ses propres chimères. Il est en quête de lui-même. Refus de l’adrénaline et des twists inhérents au genre. L’idée, c’est de surfer à la limite de la fadeur. D’être dans une constante tension tranquille.

Un thématique de la douceur qui se marque jusque dans le dessin de Götting. Couleur vintage qui rappelle tendrement les fifties. Tout en délavé. Quelques survivances chromatiques allant du beige au vert-de-gris mais une dominante de gris. Mais un traitement de la représentation proche de l’impressionnisme. Les décors évoquent parfois les Nymphéas de Monet par leur retenue. Aussi par l’abandon du contour, le refus de la ligne claire. La couleur n’éclate pas mais les formes se détachent. Le fond accouche de la forme. Les personnages naissent de la couleur.

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Philip Whiting ne serait-il pas au fond autre chose que le symbole du refus de la productivité ?

On n’évite pas le parallèle entre Watertown et les œuvres d’Edward Hopper. La mélancolie des images, la solitude des personnages. Tout les relie. Hormis les jeux de lumières. Là où Hopper puise une partie de son inspiration dans les photons, Götting s’en moque.

L’auteur espère l’image forte par le biais de l’attente, de la pesanteur. Il dessine quasiment un storyboard, une photographie cinématographique. C’est la quête du mouvement par l’immobilité. C’est l’attachement par le rejet. Car la forme à première vue inintéressante de la bande dessinée rebute. L’ouvrage n’ouvre pas grand les bras au lecteur. À lui de se faire violence pour accéder au plaisir. À lui d’apprécier les planches comme des tableaux impressionnistes. C’est une BD d’ambiance. Un roman graphique qu’on lit en prenant le temps, un verre de bourbon à la main, une Lucky Strike aux lèvres, du jazz dans les oreilles. Plus qu’un polar, Watertown est une photographie fantasmée des fifties.

C’est sûr, les aficionados du genre vont être déçus. Rien d’extraordinaire dans l’enquête. Aucune densité scénaristique. Presque aucune revisite des codes du policier. Défaut ou parti pris ? La question reste en suspens mais un vide du scénario s’accorderait plutôt bien avec la lenteur assumée.

Philip Whiting ne serait-il pas au fond rien d’autre que le symbole du refus de la productivité ? Productivité professionnelle et productivité narrative sont attaquées. Whiting, c’est l’image de l’économie. Il construit sa propre enquête. Il imagine sa propre intrigue. Slow fiction dans l’âme. Götting se fait économe. Quoi de plus minimaliste qu’une enquête construite par le protagoniste ?

Héros discret, enquête en demi-teintes, expérience intimiste, impressionnisme du dessin, froide chaleur des couleurs, Watertown nous invite à venir jouer les détectives.

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Watertown Écrit et dessiné par Jean-Claude Götting Casterman, 2016 96 pages.