Lire de la poésie contemporaine,
c’est se jeter sous le feu de l’actualité,
de l’urgence et du temps long
des idées mûrissant derrière nos écrans.
Exemple avec Fils d’Arabe
de Zaïneb Hamdi,
paru aux éditions Tétras Lyre.

On est toujours un peu pliés en deux

Moins d’ici, pas de là-bas.

 

Les mots des poètes sont toujours les plus forts, les plus sobres, les plus incisifs. Que dire de plus, alors, que le travail poétique de Zaïneb Hamdi est justement celui d’une épure, d’une joaillerie verbale. L’auteure joue toujours le mot juste, celui qui porte à la fois le sens et la référence, la finesse de l’idée et l’harmonie des sons, mais tout cela on le lira plus tard, quand on aura ouvert le livre.

Fils d’Arabe, en blanc sur une couverture orange. On entend déjà « fils d’immigré », on entend le journal télévisé et la presse partialisée. On l’entendra encore par la suite, car l’écran d’information est un personnage à part entière de ce recueil. Et en même temps, « fils d’Arabe », c’est la présentation d’une identité, d’une culture, d’un refus d’agglomération de tous les peuples méditerranéens en une seule cohorte flou. Un titre manifeste, un titre qui manifeste.

Le recueil est divisé en trois parties : « les Petits Dieux en pain d’épice », « Des chacals dans le désert » et « Fils d’Arabe ». Comme un cheminement intérieur, l’avancée d’une réflexion de l’auteure sur elle-même et sur le monde. D’abord, « les Petits Dieux en pain d’épice » explore une mythologie personnelle faite de doutes, de confrontations et de syncrétisme. Les personnages de l’Histoire religieuse y sont mythiques, tellement épiques que parfois le doute s’installe. « Et il n’y aura jamais de Mahdiy pour tout sauver. »

À la suite de ce doute, viennent les contestations, la dénonciations des « chacals dans le désert », de tous ceux, politiques, militaires, miliciens, terroristes, médias, qui n’ont pas pris le temps de douter de leurs propres convictions. « Soldats ? Soldats pour quoi ? »

Et alors, que faire ? Que faire quand « les Anges de l’Apocalypse ont la même face / Que celle que je vois dans ma glace »  ? Comment être aujourd’hui, en Europe, en Belgique, fils et fille d’Arabe, quand on a grandi dans ces doutes, parce que tendu entre deux cultures ?

Zaïneb Hamdi avait déjà publié sur Karoo un article très bien documenté sur le terme « beurette » comme reflet d’une identité en tension ; ce texte peut être vu comme un fragment du travail de recherche préalable à la création de ce recueil. La forme poétique apparaît alors comme plus pleine, plus juste et plus incisive: « Nos sexualités sont inexistantes / Je dis : « Inexistantes !  » / Si elles sont présentes ; elles sont inexistantes !  »

Revendiquer la place du poète, d’une voix est le choix de Zaïneb pour répondre à cette situation d’oppression, de prise entre deux feux, celui des extrémistes religieux et celui des xénophobes post-coloniaux. En effet la poésie permet une construction du sens par allusion, confrontation de champs lexicaux et autres figures de styles qui fait surgir la signification dans l’imaginaire même du lecteur. C’est un travail d’orfèvre culturel : « Superfra... ppes chirurgicales / ... gilistiexpi... er les fautes des mécréants / ...alidocious, Alléluia, inch’Allah !  » Et la poétesse y trouve un terrain de jeu littéraire où elle fait feu de tout mot.

C’est bien pour cette puissance de la langue que tout ce que je peux vous écrire pour présenter, expliquer ou teaser une œuvre poétique n’arrivera jamais à la cheville de l’expérience de lecture de la poésie elle-même. Les mots des poètes sont toujours les plus forts, les plus sobres, les plus incisifs.

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Fils d’Arabe

Écrit par Zaïneb Hamdi
Éditions Tétras Lyre, 2017, 52 pages