À l'occasion du 41e anniversaire de la disparition de Maurice Carême (1899-1978), Karoo revient sur Nonante-neuf poèmes, l'anthologie proposée par Rony Demaeseneer, Christian Libens et Rossano Rosi, publiée chez Espace Nord en 2017. Celle-ci présente un florilège de l’œuvre de celui qui reçut le titre de prince des poètes à la suite de Jean Cocteau.

Maurice Carême est sans doute l’un des plus grands inconnus de son pays. Son nom évoque le plus souvent un boulevard bruxellois. Parfois se souvient-on d’une promenade parisienne. Quelques chanceux ont suivi une partie de leur scolarité dans un établissement portant la griffe du poète. Le nom résonne, mais quid de l’œuvre ?

Dire que Maurice Carême fut un auteur prolifique tient presque de l’euphémisme : une quarantaine de recueils, dont plusieurs posthumes, une dizaine de contes et de romans ; l’auteur ne marque pas une époque, mais un siècle. Il va même inspirer de grands compositeurs : Carl Orff, Darius Milhaud et Henri Sauguet, pour ne citer qu’eux. Traduit dans le monde entier, il est pourtant peu lu aujourd’hui dans son pays natal, la Belgique. Nonante-neuf poèmes nous offre l’opportunité d’entrer dans son univers.

 

 

Nous avons tenté de lister sur la page de garde tous les recueils de Carême dans l’ordre chronologique. La tâche ne fut pas aisée, mais le rendu donne une idée de l’ampleur de son travail...

 

 

 

 

 

C’est une magnifique couverture représentant les Three Parrots de Nicolas Robert qui nous accueille. Ce perroquet, c’est celui de l’auteur, Coco, plus malin qu’un professeur. Si Maurice Carême ne possédait que cet oiseau et un chat dont les yeux étaient [d]eux morceaux de soleil, c’est un véritable bestiaire que contient son œuvre. C’est même le défilé des bestioles : les oiseaux, évidemment, mais aussi les chevaux, les hérissons, les zèbres, les escargots ou encore les ouistitis et les ânes sont autant de thèmes, et de titres, des textes de l’auteur. Cette contemplation de la faune, Carême la tire sans doute de son enfance passée à la campagne et de ses rêves de voyages. Voyages qui ne sont d’ailleurs que d’éternels retours à la maison. Le matin levé, le bateau [l]entement redevient / Bouleau de [s]on jardin. À l’opposé des grands courants modernistes de son époque, qui mettaient en premier plan la vitesse et les révolutions techniques ou formelles (Dada, notamment), le poète joue la carte de l’apaisement. Entouré d’animaux, dans la nature, dans un cadre familier.

Cette sérénité apparu pour beaucoup d’écrivains et de critiques comme une forme de sédation. Ennuyeux, Carême ? Sans doute. Un peu. Certains diraient : « Ce qu’il faut. » Car, si certains poèmes retenus nous paraissent superflus, d’autres touchent à cette appréhension des choses que pouvait privilégier l’École de Rochefort et que Jean Bouhier définissait ainsi : « Dire [les] poèmes à la face du monde, les mêler aux rythmes de la nature, au bruit des arbres, de l’eau, les mêler à la vie. » Ainsi, qui nierait la proximité entre la Cuisine de Carême et certains poèmes de Guillevic ?

Les chaises se sont tues

La table se rendort

Sous le poids des laitues

Encor lourdes d’aurore

Anthropomorphisme, personnification, les poèmes de Maurice Carême dérivent et s’approchent souvent des fables, qui donneront d’ailleurs leur nom à son dernier recueil posthume publié en 2014. On ne s’étonne pas d’entendre un chat perdu séduire une pauvre vieille, Ô Vieille ! dit le chat, / Je vis de peu de choses, avant de se repaître de l’ouate de ses oreilles. Les critiques fusent à nouveau. Poèmes pour enfants ? Certainement ! Poèmes enfantins ? Oserait-on faire la même remarque à propos de La Fontaine ?

Les enfants ne sont pas uniquement l’un des publics privilégiés par l’auteur. Ils sont aussi au centre de son travail. Professeur de carrière, Carême aime revenir à cette époque merveilleuse où l’imagination était reine : « L’école était au bord du monde / L’école était au bord du temps. »

Les écoliers apprennent leur Alphabet, l’Ogre leur montre comment compter. Ces poèmes sont autant de prétextes au ludisme et aux jeux formels. On regrettera seulement que le didactisme soit parfois poussif comme dans la Bouteille d’encre. Car l’enfant est créateur : « D’une bouteille d’encre, / On peut tout retirer : / Le navire avec l’ancre, / La chèvre avec le pré. » L’image est belle, l’explicitation dommageable : « Si l’on n’est pas un cancre, / Et qu’on sait dessiner. »

Muni de son Crayon bizarre, on peut faire un dessin aussi beau qu’un Chardin. On devient même un Artiste égale à Zeuxis : « Il peignit une pie grièche ; / Elle s’envola aussitôt. » Mais on peut également d’un coup de Gomme effacer l’univers et tous ses vivants. Tous ? Non, car une lumière reste : le Beau Visage de ma mère.

Le lien filial qui unit Maurice Carême et sa mère ne connaît aucune rupture, pas même la plus déchirante : « Depuis le jour où tu es morte, / Nous ne nous sommes plus quittés. » Cette relation, toujours traduite en des mots très simples, est touchante. S’il y a un art que le poète maîtrise, c’est celui d’exprimer avec dépouillement les sentiments que d’autres rendraient ampoulés. L’amour, par exemple : « Je ne sais pas ce que tu sais, / Tu ne sais pas ce que je sais, / Et nous savons bien cependant / Ce que chacun pense en dedans. » C’est en creux également que Carême nous montre l’étendue de sa perte dans La main de ma mère. Ce poème en octosyllabes, comme souvent chez le poète, ne laisse rien transparaître si ce n’est ce minuscule accroc : « Je l’aimais, je la laissais. » Une syllabe, parfois, suffit.

Sa mère est un cœur qui bat contre le sien. C’est, nous dit La cuisine, l’horloge familière [...] qui bat dans la maison. Plus qu’un être de chair et de sang, elle se présente dans une cuisine bleuie telle la Vierge Marie que le poète imagine levant doucement les mains / Pour frotter [son] tablier / D’où les miettes tombent sans fin.

Archives de la Fondation Maurice Carême

Dans la main de Dieu (1979), Heure de grâce (1957), il suffit de lire les titres de ces recueils pour comprendre l’importance que revêtait la foi pour Maurice Carême. Bigot, notre poète ? Non. Croyant. Mais les poèmes proposés ici donnent plutôt à voir le besoin d’une hauteur spirituelle pour contrer le matérialisme mercantile du monde. Ainsi parlait le diamant : « - Je ne pesais pourtant / Que mon poids de lumière », étonné d’alourdir la main des marchands. De même, un homme ayant couvert son aimée d’or, dans le poème du même nom, ne trouvât plus devant lui qu’un corps dans lequel ne battit plus qu’un cœur en or / Insensible à tout, même à l’or.

Si le style de Carême peut sembler simple, voire parfois simpliste – et parfois avec raison – nous devons reconnaître que ses mots dénués d’emphase sont sans doute les plus à même d’exposer des réalités complexes. Sans doute, cela vient-il du contraste qui naît ainsi entre la réflexion et son habit. Lorsque le poète lutte discrètement contre les injustices, il touche juste ! Le militarisme : « Mais le vrai soldat / Ne mange, quand la guerre est là, / Que des vers de terre / Et des fleurs de cimetière ». Le racisme : « Mais un matin, les noirs, surpris, / Furent égorgés par les blancs. » Le système judiciaire : « C’est toujours le veau d’or / Qui bave sur nos lois. » Toutes ces iniquités sont balayées d’un coup de vers par Maurice Carême. Celui-ci s’élèvera également pour défendre les paysans chassés de leurs terres, et pour combattre ces machines passées de jouets pour bambins à amas indifférents prêts à nous broyer. À quelques pages d’intervalle, un écho à son enfance, et un pied de nez à ses opposants de naguère.

C’est un bel ouvrage que nous offrent Demaeseneer, Libens et Rosi avec ces Nonante-neuf poèmes. De leur collaboration résulte une anthologie qui sera un premier pas aisé dans l’œuvre de l’artiste pour ceux qui ne le connaissaient pas encore. Pour les autres, elle sera l’occasion de traverser ses multiples recueils au gré des pièces choisies et de s’immerger ensuite dans ceux qui les auront fait réagir. Une belle coïncidence est née de cette sélection : le rapprochement des poèmes Pour ma mère et Pour mon papa, exposés sur une même double page alors que douze ans les séparent... L’âge d’un petit garçon.

Finalement, peut-on dire de Carême qu’il se réduit à un poète pour enfants ? Certainement, son écriture n’est pas enluminée. Il y a des facilités dans les vers, dans les rimes. Si les belles figures marquent chez lui, c’est qu’elles sont rares. De même, la régularité métrique donne le sens sans demander d’effort de compréhension. Mais c’est avant tout un choix du poète que nous devons respecter et qui a fait son succès international. De plus, cette apparente faiblesse se révèle porteuse de lumière lorsqu’elle s’empare de sujets graves ou tumultueux. Cela est déjà admirable de la part de quelqu’un qui osait écrire :

Un art poétique ?

Non, je n’en ai pas.

Et je n’aime pas

La métaphysique.

En savoir plus...

Nonante-neuf poèmes

Maurice Carême

postfacé par Rony Demaeseneer, Christian Libens et Rossano Rosi

Espace Nord, 2017

160 pages