Écrivain, critique d’art naviguant du Quattrocento à l’art contemporain, pédagogue hors pair, Pierre Sterckx fut l’ami d’Hergé et l’un des meilleurs connaisseurs de son œuvre. C’est un homme aux curiosités multiples, aux passions contagieuses qui nous a quittés le 2 mai dernier. Nous remercions Benoît Peeters de nous avoir confié ce texte, qui fut prononcé aux funérailles de Pierre Sterckx, à Bruxelles, le 11 mai.

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Pierre, voici que tu nous quittes déjà. Et de façon si abrupte que nous en sommes comme ahuris. Voici quelques mois, tu étais encore celui que nous avons toujours connu : plein d’énergie, d’enthousiasme, de projets. La maladie t’a pris en traître. Tu ne voulais pas vraiment y croire. Nous non plus. Ce n’est pas l’image que nous garderons de toi.

Pierre, mon ami, il y a quelques semaines, j’apprenais par Corinne que la situation était désespérée. Et j’apprenais en même temps, avec beaucoup d’émotion, que tu souhaitais que je prenne la parole, le jour venu.

Et ce jour est venu si vite.

Parler de toi, ici et maintenant, c’est une responsabilité bien lourde. D’autres t’ont connu aussi bien que moi, sinon mieux. J’espère qu’ils viendront tout à l’heure évoquer d’autres facettes de celui que tu fus. Car tes curiosités étaient si éclectiques, tes amis si nombreux et si divers, que personne ne te connaissait tout entier.

Permets-moi de faire un peu d’histoire, toi qui disais t’en méfier ; permets-moi de remonter le temps. Et pardon si je t’objective un peu, au lieu de simplement laisser parler les souvenirs et l’amitié. Mais ton chemin n’a pas été linéaire. Comme un peintre, tu as eu tes périodes. Je veux les évoquer à grands traits, moi qui, ces derniers jours, ai appris à mieux te connaître.

Tu es né à Bruxelles le 19 février 1936, dans un milieu très modeste, « à la limite de la pauvreté ». Tes grands-parents sont d’anciens ouvriers agricoles. À la maison, c’est « culture zéro » : pas de gramophone, presque pas de livres.

Tintin, né sept ans avant toi dans les pages du Petit Vingtième, est l’un des nirvanas de ton enfance : le mot est de toi, dans un bel et long entretien accordé l’année dernière à la revue Doryphores1. Le premier album que tu reçois, c’est le Lotus bleu. Ta grand-mère te l’a offert en 1942. Et ton père a « le coup de génie », dis-tu, de vous demander à ton frère Paul et toi de colorier à l’aquarelle ces pages en noir et blanc : « Se plonger à l’âge que nous avions sur le détail des cases, y plonger armés de nos pinceaux, quelle expérience ! » Même si vous vous interrompez à la page 6 parce que ton frère déborde trop, c’est un moment fabuleux, « une tentative d’entrer dans l’œuvre picturalement ». Pour le reste, la vie n’est pas bien drôle : c’est l’Occupation, la peur, les privations.

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En 1947, tu as onze ans, on t’envoie dans un sanatorium en Suisse, à cause d’un début de tuberculose. Connaissant ta passion pour Tintin, tes parents te postent des colis avec l’une de ses nouvelles aventures : le Secret de la Licorne, le Trésor de Rackham le Rouge, les Sept Boules de cristal. Plus besoin de les colorier. Hergé et Jacobs s’en sont chargés pour toi. Mais tu les lis et relis des dizaines de fois, savourant toutes leurs beautés. À la même époque, tu découvres le jazz : lui aussi va t’accompagner toute ta vie. Parfois, tu regretteras même de ne pas être devenu contrebassiste.

Tes parents sont catholiques, très catholiques et assez réacs, diras-tu. À ton retour du sanatorium, ils t’inscrivent au collège Saint-Boniface à Ixelles. Hergé et Franquin t’y ont précédé, mais cela ne suffit pas à te consoler. Tes années d’adolescence manquent de joie. Comme tu le racontes dans l’entretien de Doryphores, « les professeurs étaient médiocres et cet esprit borné catholique faisait qu’on était renvoyé si on lisait Sartre, renvoyé si on nous voyait avec une fille dans la rue : c’était la terreur ! ».

La vie ne s’ouvre qu’à la fin des humanités. Tu rencontres Liliane, avec laquelle tu te marieras un peu plus tard. Et, à l’École normale de Bruxelles, tu as la chance de tomber sur un professeur d’exception : Henri Van Lier. Plusieurs d’entre vous l’ont connu ; ils devinent combien tu lui dois. Grâce à Van Lier, qui a quinze ans de plus que toi, tu t’inities à la philosophie, aux sciences humaines, à la pensée critique. Tu découvres le gai savoir. « Il fut, diras-tu, le premier maître à m’extirper de mon imbroglio anxiogène. » Van Lier a repéré ton talent. Bientôt, il va t’aider à publier dans les revues où il a ses entrées, à commencer par la Revue nouvelle.

Pour l’heure, tes premiers textes paraissent dans un bimensuel étudiant, le Blé. En 1954, tu y rends hommage à Matisse qui vient de mourir. L’année suivante, c’est à un artiste contemporain que tu vas rendre visite avec deux camarades. Ses bureaux sont au 162 de l’avenue Louise, une adresse qui te deviendra familière. Il s’appelle Georges Remi. Longtemps, tu ne l’as connu que sous le nom d’Hergé. De cette brève interview, « Un quart d’heure avec Hergé », tu réussis à tirer trois pages denses. Avec le recul, certains passages sont savoureux : « Nous parlons d’abord Peinture, avec une fougue fort dangereuse pour le chronométrage d’une interview où chaque minute est comptée. » Sur les murs du bureau d’Hergé, tu es frappé par les reproductions de deux tableaux : un portrait à l’encre de Holbein et un Miro des années vingt. La rigueur de la ligne, la puissance de la couleur.

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Après ton service militaire, tu commences à enseigner dans une école technique. À ces adolescents que l’on prépare à devenir menuisiers, électriciens ou mécaniciens, tu parles de littérature plus souvent que d’orthographe. Pour leur faire découvrir « le plaisir du texte en même temps que la syntaxe », tu recopies sur le tableau noir de longues phrases de Proust, avant de leur faire souligner, en couleurs, les diverses propositions. Tu ne comptes pas ton temps. Tu leur fais écrire des poèmes. Tu multiplies les inventions. Mais l’expérience tourne court. Un jour, le directeur, un digne ecclésiastique, te convoque dans son bureau. « Votre contrat s’achève ici », te lance-t-il. Tu ne comprends pas ce qu’on te reproche. « Vous avez emmené nos enfants à un spectacle pornographique… le Sacre du printemps de Maurice Béjart. » Pour toi, c’est « une blessure qui ne cicatrisera jamais2 ».

Et pourtant, c’est une autre école catholique qui t’accueille : l’Institut Saint-Luc. Et tu vas y rester vingt ans. Tu seras controversé, critiqué parfois, mais toujours protégé par quelques religieux qui ont compris le professeur d’exception que tu es. Éveilleur, comme Henri Van Lier l’a été pour toi, tu le seras, à Saint-Luc, puis à La Cambre et à l’ERG, pour plusieurs générations de jeunes créateurs de toutes les disciplines : peintres, dessinateurs, photographes, cinéastes, acteurs… Beaucoup d’entre eux, ces derniers jours, ont évoqué l’importance que tu as eue dans leur parcours et dans leur vie.

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Tu es déjà, tu seras toujours, un pédagogue hors pair. Homme de parole, tu sais transmettre l’enthousiasme et créer la curiosité. Homme libre, tu évoques l’art d’hier, mais aussi celui qui est en train de se faire, au présent, notamment aux États-Unis. Tu parles de peinture, mais également de cinéma et de photographie, tu évoques l’affiche et les arts premiers. Gilles Deleuze, avec ou sans Félix Guattari, ainsi que Roland Barthes, sont les auteurs qui t’offrent les meilleures boîtes à outils, ceux auxquels tu reviens constamment. Tu es savant sans devenir pédant. Tu apprends à regarder, tu relies ce que les autres séparent, tu donnes envie de te suivre, jusque dans tes labyrinthes.

L’Institut Saint-Luc n’est pas bien loin de l’avenue Louise où Hergé a ses studios. Tu ne l’as pas revu depuis dix ans. Mais à deux pas des Studios, Marcel Stal, un colonel à la retraite, cède à sa passion de toujours en ouvrant une galerie d’art, la galerie Carrefour. Dès le milieu des années soixante, il y expose Bram Van Velde, Poliakoff, Fontana, Jean-Pierre Raynaud. À 12 h 05 précises, presque tous les jours, l’auteur des Aventures de Tintin pousse la porte et vient boire un petit french, le cocktail-maison (3/4 de Noilly dry, 1/4 de gin). Il y retrouve une série d’artistes et de collectionneurs, qui discutent à perte de vue de peinture et de bien d’autres choses. Tu es un jeune critique d’art qui publie régulièrement, tu deviens très vite un familier des lieux. Un jour, tu évoques le cours que tu donnes à Saint-Luc sur le Quattrocento et Piero della Francesca. À la sortie, Hergé te prend à part, presque timidement : « Vous ne pourriez pas venir chez moi me raconter tout ça… J’ai de grands trous dans ma culture. Et bien sûr, je vous rétribuerai. » Tu refuses d’être payé, trop heureux de pouvoir partager tes passions avec l’une des idoles de ton enfance.

Tu te rends chez Hergé une fois par semaine. Les conversations sont de plus en plus libres, les sujets de plus en plus variés. Il est curieux, réceptif, désireux de se réinventer. Tu lui prêtes des livres de Barthes et de Lévi-Strauss. Vous rencontrez ensemble Michel Serres. Tous les deux, vous aimez le jazz. Un jour aux Pays-Bas, tu entends un concert d’un très jeune pianiste du nom de Keith Jarrett. Tu n’as de cesse de le faire venir en Belgique, mais le cachet et la location du Steinway sont très au dessus de tes moyens. Tu demandes à Hergé de te prêter la somme. Il sort bouleversé du concert au Théâtre de poche : « C’est comme si Debussy n’était pas mort », te dit-il. Il refuse que tu le rembourses et te suggère de distribuer la recette à de jeunes artistes.

Pendant près de vingt ans, tu vas accompagner Hergé dans l’évolution de sa collection : de l’expressionnisme au pop art, de l’abstraction au minimal art. Comme toi, Hergé est un éclectique : il achète David Hockney en même temps que Dan Flavin ou Franck Stella, s’intéresse à l’art chinois comme à l’art africain. Parfois, c’est lui qui te devance : il s’emballe pour Lucio Fontana et ses monochromes lacérés à une époque où tu es encore dubitatif. Comme tu le racontes : « Hergé voit plus loin que moi et il est très serein. Il me montre les toiles chez lui avec des sourires en me confiant : “je fais mes contemplations”3 ».

Marcel Stal n’évolue pas assez vite à votre goût. Vous devenez des familiers d’une autre galerie, ouverte par ton ancien élève Guy Debruyne, la galerie D : on y expose Rauschenberg, Warhol, Jasper Johns. Avec Hergé, tu vas visiter des ateliers d’artistes, comme celui de Jan Dibbets à Amsterdam. Et chaque fois que tu voyages, notamment aux États-Unis, tu lui fais part de tes découvertes. Tes compétences sont reconnues : tu deviens conseiller de plusieurs groupes de collectionneurs.

Avec Benoît Peeters et Luc Dellisse, au moment de la sortie de « Tintin schizo ».
Avec Benoît Peeters et Luc Dellisse, au moment de la sortie de « Tintin schizo ».

Tout cela ne te suffit pas encore. Tu as bientôt quarante ans et de l’énergie à revendre. Beaucoup de tes élèves sont devenus des amis. Tu les entraînes à des concerts, tu les emmènes découvrir Einstein on the Beach de Bob Wilson. Et c’est en toute liberté que tu te lances dans une aventure théâtrale. Avec Thierry Smolderen, en 1975, tu écris et tu montes une première pièce, Vous disiez Monsieur Ingres ? C’est comme un prolongement des conférences que depuis 1963 tu proposes chaque année au Palais des Beaux-Arts, dans le cadre de « Jeunesse et arts plastiques ». Tu travailles avec Christian Baggen, Marc-Henri et Alexandre Wajnberg, Vincent Baudoux, Philippe De Gobert, André Burton, Lucy Grauman et quelques autres. En 1976, la petite troupe prend le nom de Théâtre de la Balançoire pour monter le Voyage à Delft, autour de Vermeer. Il y aura une pièce autour d’Holbein, une autre autour du Tintoret. Puis d’irrévérencieuses Petites Annonces faites à Marie. Ce sont des spectacles joyeux, inventifs, parfois potaches. Tu y intègres des ombres chinoises, du super-8 et de la vidéo, des bruitages burlesques et bien sûr de la musique. Vous jouez au Théâtre de Poche, à l’Esprit frappeur, à l’Atrium et dans la petite salle du Palais des Beaux-Arts.

L’aventure théâtrale prend fin vers 1980, mais le même état d’esprit se prolonge dans Mama Dracula, que tu coécris avec les frères Wajnberg. Un peu plus tard, avec les mêmes Wajnbrosse, tu écris le scénario de Just Friends, l’histoire d’un jazzman anversois qui rêve de partir à New York. Tu y joues même un petit rôle, comme tu le feras plus tard dans le documentaire-fiction le Dossier B.

Pourtant, le travail ne manque pas. Tu collabores à de nombreuses revues comme Clés, les Cahiers de la bande dessinée et Art Press. De 1981 à 1991, tu diriges l’ERG, l’École de recherche graphique créée en 1972 par Thierry de Duve et Jean Guiraud. C’est une école ouverte et pluridisciplinaire, un lieu qui te correspond à merveille. Tu aimes ménager des surprises aux étudiants. Profitant de leur venue à Bruxelles pour une conférence ou une exposition, tu fais intervenir Moebius, Keith Haring et bien d’autres artistes ou auteurs de grande réputation.

Tu n’es pas seulement l’ami d’Hergé. Tu inities de nombreux projets à son sujet. En 1979, pour les cinquante ans de Tintin, tu conçois avec Michel Baudson une exposition majeure, le Musée imaginaire de Tintin. Elle est présentée au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles avant de voyager un peu partout. Dans le catalogue, tu proposes ton premier texte sur le dessin d’Hergé : « Tintin trait pour trait ». En 1981, c’est Tchang revient !, une série d’hommages à Tchang Tchong Jen réalisée par les étudiants de l’ERG. Hergé découvre l’exposition avec enthousiasme, mais il est déjà très malade. Il disparaît en mars 1983 et c’est l’un des plus grands chagrins de ta vie.

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Quatre ans plus tard, tu publies avec Thierry Smolderen Hergé, portrait biographique. C’est la première approche de la vraie vie du créateur de Tintin, par-delà l’image un peu convenue qu’il a laissée de lui. Vous vous êtes longuement entretenus avec Germaine et Fanny, ses deux épouses, vous avez rencontré des amis de jeunesse, retrouvé le Père Gall, ce curieux moine passionné par les Sioux, et reconstitué les fugues d’Hergé en Suisse, à la fin des années quarante. Grâce à vous, Hergé devient un personnage complexe et attachant. Vous ouvrez de multiples pistes que prolongeront vos successeurs.

Toi et moi, nous nous connaissons depuis 1980. Nous avons souvent discuté et parfois polémiqué. Mais en 1989, nous sommes associés dans un nouveau grand projet d’exposition, Hergé dessinateur. Je nous revois, sortant des armoires des centaines d’originaux pour la plupart inconnus. Même toi, tu es ébahi de tous ces trésors qu’Hergé, trop pudique, ne t’a jamais montré. Nous prenons notre temps pour choisir les planches, discuter des couleurs des cimaises, chercher des dispositifs pour réveiller le regard. Au musée d’Ixelles, les dessins rayonnent comme jamais. Je me souviens d’avoir vu Franquin sortir de l’exposition les larmes aux yeux : le talent d’Hergé était encore plus grand qu’il ne le croyait. Pour ce catalogue, tu écris un de tes plus beaux textes ; tu y proposes notamment une analyse éblouissante d’une case du Lotus bleu, celle où Tintin boit une tasse de thé dans sa chambre d’hôtel.

Bientôt, nous travaillons ensemble à une nouvelle exposition : Au Tibet avec Tintin. Grâce à la Fondation Hergé, nous partons en 1993 pour un inoubliable voyage au Tibet. Je n’évoquerai qu’une seule image : quelques heures après notre arrivée à Lhassa, nous louons des vélos pour aller visiter un monastère, à une quinzaine de kilomètres. Mais très vite, nous avons l’impression de faire du surplace sur ce chemin pentu… Non, nos vélos n’y sont pour rien. Non, nous ne nous sommes pas si rouillés. Nous avons juste oublié combien l’altitude diminue les forces. Trois semaines durant, nous découvrirons ensemble la réalité de ce territoire, magique par ses paysages, effrayant par les menaces que fait peser sur lui l’occupation chinoise. Ce voyage donnera à notre exposition une intensité particulière. Au-delà de Tintin et grâce à lui, c’est le Tibet que nous voulons mieux faire connaître.

Par une chance extraordinaire, le Dalaï-lama vient inaugurer l’exposition au musée du Cinquantenaire. Tandis que nous le guidons de salle en salle, voici qu’il te prend la main ; il ne te lâchera plus jusqu’à la fin de la visite. Et avant de s’en aller, il nous remettra à chacun une kata, une écharpe de soie blanche. C’est comme un nouveau nirvana, après le Lotus bleu de tes six ans.

Le Tibet nous a marqués durablement. L’année suivante, en préparant pour Arte une soirée Thema sur Tintin, nous insistons pour aller découvrir l’autre Tibet, celui de l’exil, à Dharamsala dans le nord de l’Inde. Nous y passerons deux semaines. Et dans des circonstances rocambolesques, nous réussirons à retrouver le Dalaï-lama et à obtenir, presque au pied levé, une interview sur Tintin au Tibet. Une nouvelle fois, ses éclats de rire et sa bienveillance nous enchantent.

À propos d’Hergé, me reviennent aussi d’autres souvenirs, plus douloureux, que je préfère ne pas évoquer aujourd’hui.

De toute façon, tes projets t’entraînent dans tellement d’autres directions. Ton installation à Paris est comme le début d’une seconde jeunesse. Tu deviens un collaborateur régulier de Beaux-Arts magazine. Tu commences à publier de nombreux livres, toi qui as toujours privilégié les articles. Tu enseignes aux Beaux-Arts et à l’IESA, tout en continuant à donner d’innombrables conférences, notamment à l’ISELP. C’est un genre où tu excelles. Tu sais ménager tes effets, charmer ton public, l’égarer pour mieux le retrouver.

Il n’y a pas de système Pierre Sterckx. Il y a des inventions, des connexions, des émotions. Il y a des éclairs et quelquefois un peu de brume. Tout cela te rend libre, unique, irremplaçable. Éclectique par nature, tu n’es spécialiste d’aucune période et d’aucun genre. Tu t’intéresses à la peinture d’hier comme à l’art d’aujourd’hui. Tu méprises les hiérarchies conventionnelles. Art majeur/art mineur, grands genres/petits genres : ces distinctions ne sont pas les tiennes. Tu écris sur le Chat de Geluck comme sur Wim Delvoye et Gilles Barbier. Tu aimes Rothko autant que Basquiat et Rosenquist. Et tout cela ne te fait pas dédaigner Magritte auquel tu consacres en 1996 un passionnant CD-Rom, le Mystère Magritte, qui obtient un grand prix du CNRS. Tu dis parfois que la critique d’art étouffe par « excès d’historicité ». Toi, tu aimes les passerelles : en écrivant sur Vermeer, l’une de tes passions de toujours, tu jettes des ponts vers Mondrian et Gerhard Richter.

Si tu pratiques surtout la critique laudative, il t’arrive d’avoir la dent dure. Tu ne manques pas de courage. En 2008, tu publies Impasses et impostures en art contemporain : certaines stars du marché y sont attaquées sans ménagement. Même si tu es aux antipodes de ceux qui font profession de mépriser l’art contemporain, tu tiens à garder ta liberté de jugement.

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Tu montes de nouvelles expositions ambitieuses : Souriez, c’est de l’art au Centre Wallonie-Bruxelles, Sexties au Bozart à Bruxelles, Vraoum ! Bande dessinée et art contemporain à la Maison Rouge à Paris. Tu écris plus que jamais. Deux essais vont d’ailleurs sortir d’ici peu aux éditions de La Lettre volée : Jean Siméon Chardin ou les saveurs du savoir, Jérôme Bosch ou la fourmilière éventrée. « Ce qui passionne Chardin, écris-tu, c’est le corps ordinaire des hommes, des animaux, celui des fruits, sur lesquels s’exerce lentement, imperceptiblement, la force du temps. Il s’agit pour lui de rendre cela visible en évitant toute emphase. »

En septembre paraîtra le livre auquel tu as consacré tes derniers efforts, celui qui peut-être te résume le mieux : l’Art d’Hergé. Un superbe album qui sera publié par Moulinsart et Gallimard, en même temps qu’aux États-Unis chez Rizzoli. Il y a quelques jours, Didier Platteau est venu t’en montrer quelques cahiers terminés, dans ta chambre d’hôpital. Tu as souri.

Pierre, nous ne t’aurons jamais connu vieux. Le grand vivant que tu étais est passé presque d’un coup à la case finale. Tu nous a tous pris de court. Mais bientôt, nous oublierons les images terribles de ces dernières semaines. Nous sécherons nos larmes et relirons tes livres. Sur Internet, nous te réécouterons parler de Mondrian ou de Tintin avec la même flamme. Nous reverrons ton visage lumineux, ton regard vif, et ce sourire que ta barbe ne dissimulait pas. Et nous, tes amis d’aujourd’hui, d’hier ou d’avant-hier, nous nous retrouverons pour parler à nouveau de toi.

Montréal, le 10 mai 2015.


  1. « Pierre Sterckx, pour tout l’art d’Hergé », entretien avec Benoît Grimonpont, Doryphores n° 8, 2014. 

  2. Ibidem

  3. « Hergé et l’art », entretien avec Pierre Sterckx dans la revue l’Indispensable n° 2, octobre 1999.