Cataloguée reine incontestée du crime, la ville de Johannesburg peut se targuer d’un art urbain pétri d’œuvres foisonnantes et audacieuses. En plein cœur de la cité, le long des voies ferrées ou dans les quartiers abandonnés, les luttes passées et les préoccupations d’aujourd’hui se muent en fresques, installations et mosaïques hautes en couleur.

Retrouvez les deux premiers volets de ce reportage :
Johannesburg, pépite d’art (1) : le boxeur de l’ombre
Johannesburg, pépite d’art (2) : Hector Pieterson, l’enfant de Soweto

Exposition permanente

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© Thandiwe Cattier

Troyeville est l’un des plus vieux quartiers de Johannesburg. Il est imbriqué dans le creux d’une vallée, aux abords de l’agglomération, un petit peu à l’écart de l’effervescence et du brouhaha citadin. Pour s’y rendre, il faut quitter le centre et laisser derrière soi les banques, l’armada de musées, les immeubles Art déco -souvent bien délabrés- et le joyeux bordel des bars populaires.

En descendant la colline, il faut dévaler les pentes ardues bordées d’arbres gigantesques, longer les étals sans fin des fruits et des légumes, zigzaguer entre la masse de gens, le flot de vêtements et les innombrables boutiques de téléphonies mobiles. Les églises aussi sont très populaires, comme celle-ci qui déborde de monde, jusque dans la rue, et dont l’étoile de David perchée au sommet du dôme, rappelle qu’il s’agissait autrefois d’une synagogue.

Sous le grand pont qui juxtapose la tour Vodacom, les sans abris et les laveurs de vitres sont postés comme à chaque fois près des feux rouges, que l’on appelle ici robot. Parmi les mendiants, certains ne déméritent pas pour offrir aux conducteurs à l’arrêt quelques minutes d’un spectacle des plus réjouissants : un jeune garçon le visage peint en blanc s’est confectionné une queue de félin, il siffle et claque des sons étranges avec sa langue, le tout emballé par des pas de danse extrêmement bien maîtrisés. De l’autre côté, un adolescent fait virevolter trois balles avec une grande habilité, mimant une spectaculaire électrocution à coup de spasmes et de secousses. Certains sont munis de pancartes tel que « je ne mords pas, je veux juste manger », tout sourire, ils font un signe de la main, l’autre est posée sur le cœur.

© Thandiwe Cattier
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À environ 300 mètres en contre bas surplombe le stade Ellis Park, là où Nelson Mandela avait remis le trophée de la victoire au capitaine de l’équipe 100% blanche des Springbocks, quand l’Afrique du Sud devint championne du monde de rugby en 1995. Le sport emblématique de l’apartheid a donc reçu les honneurs d’un Président noir ici même, lorsque la toute jeune nation arc en ciel était en proie aux affrontements ethniques, à la guerre civile et aux incertitudes d’une démocratie fraîchement acquise.

Le long de la chaussée à quatre bandes, les bus Reya Vaya s’élancent à toute berzingue vers leur destination. Spécialement conçus pour la coupe du monde de football en 2010, ils desservent les endroits les plus stratégiques de la ville. Ici, c’est la ligne T1 qui assure la liaison entre Ellis Park et Soweto. Chaque jour, ces autocars de couleur rouge passent devant une habitation couverte de mosaïques. Plaqués contre cette maison blanche faisant un coin, des personnages en ombres chinoises sont sur le point de se faire face. Il s’agit clairement d’une insurrection car des drapeaux, des hommes et des armes sont méticuleusement disposés sur chacune des deux façades. Reconnaissables à leur casque, les policiers avancent prudemment vers l’adversaire, tapis de l’autre côté du mur, d’où jaillit une immense flamme rouge.

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C’est la grande révolte des mineurs afrikaners, déployée sur toute la région du Transval, en 1922. Ce qui débuta par un soulèvement populaire empreint de revendications sociales et salariales, s’est peu à peu transformé en une lutte armée, avant de finir en véritable bain de sang. Ce fut d’abord une série de grèves, mises en place dans les principaux centres miniers d’or et de charbon, savamment pilotées par des ouvriers soucieux de conserver leur acquis le plus précieux, à savoir, la division hiérarchique du travail organisée sur une base raciale. Tous blancs, porteurs d’emplois plus qualifiés, majoritairement boers, souvent très pauvres et originaires des zones rurales, ils n’ont plus supporté les conséquences de la loi du marché: une hausse de l’enrôlement des noirs et des colored, pourtant moins bien payés et assujettis aux tâches les plus dures.

Soutenus par les syndicats et le parti communiste, les grévistes n’ont pas lésiné sur les moyens pour livrer bataille aux forces de l’ordre et aux malchanceux qui se trouvaient sur leur route. Ils ont érigé des barricades, tué des hommes et ont même tenté d’assassiner le président Jan Smut, alors pris dans les filets d’un barrage, et sauvé in extremis grâce à la dextérité de son chauffeur. Après des mois de lutte acharnée, c’est à Johannesburg, soumise à la loi martiale, que les bombardements aériens auront finalement raison de cette révolution. Au bout du compte, près de 200 personnes sont mortes parmi les insurgés, les noirs et la police.

© Thandiwe Cattier
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Le combat d’un prolétariat féru de suprématie raciale est désormais immortalisé par une belle fresque toute en mosaïques. C’est la World Cup de 2010 qui incita la municipalité à embellir ce district incontournable pour les journalistes, les touristes et les joueurs tant attendus. Pour lui redonner des couleurs, l’artiste peintre Andrew Lindsay se joint au Curriculum Development Project, une association locale qui vient en aide aux femmes battues et maltraitées. Véritable travailleur social dans l’âme, généreux créateur et toujours prêt à partager ses passions avec les laissés pour compte, c’est avec des femmes victimes des violences xénophobes de 2008 qu’il entreprit la délicate pose des petites pierres.

Retrouver le goût de la vie et de l’estime de soi à travers une multitude de projets artistiques, accessibles et visibles au plus grand nombre, est une bénédiction, comme toutes ces peintures murales qui peuplent la ville et qui enchantent le peintre : « L’art public permet de construire une société meilleure. Ce n’est pas uniquement pour le riche, c’est tout autour de nous et cela fait partie de nos vies. » Né il y a 59 ans à Johannesburg, Andrew n’a jamais quitté sa cité natale, contrairement à la très grande majorité de blancs qui ont migré vers les banlieues chics et ultra sécurisées du nord, lorsque le régime d’apartheid s’effondra. C’est à la fin des années 90 qu’il s’installe à Troyeville où il fonde la « Spazza Gallery », un merveilleux bric-à-brac empli d’œuvres d’art choisies ici et là, un véritable petit paradis sur terre où les arbres et les plantes ont clairement pris possession des lieux. Spazza désigne ces minuscules échoppes de campagne où l’on trouve des produits de première nécessité.

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Débarquer chez lui est déjà toute une aventure en soi. En arrivant sur place, trois petites chiennes courtes sur pattes et plus toutes jeunes accourent derrière la grille avec enthousiasme et curiosité, sauf pour l’une d’entre elles, qui exprimera son mécontentement par une morsure bien sentie au mollet. Ici, l’art est partout : sur les murs, pendu aux arbres, collé aux vitres, à même le sol. Dans l’une des deux arrière-cours, Jakes dispose méticuleusement ses mosaïques. Il vit ici dans le petit cottage d’en face, juste à côté du grand jardin où trônent sculptures en bois, personnages de pierres et installations en matériaux de récupération. Andrew et lui se connaissent depuis très longtemps, ils travaillent ensemble dans les township et organisent de nombreux projets avec les enfants. « Dans les zones pauvres et délaissées, les enfants des rues sont très présents, c’est une réalité plutôt visible dans la ville. Si vous les faites participer à une œuvre publique, la perception que les gens auront d’eux sera différente, on va s’arrêter et s’intéresser à ces gosses... » dit Lindsay, particulièrement sensible aux quartiers les plus défavorisés, qu’il considère comme ayant « le plus de choses intéressantes à offrir. »

© Thandiwe Cattier
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Au temps de l’apartheid, le pays était fort isolé du reste monde, ses artistes n’avaient pas vraiment la cote à l’étranger et la répression était forte à l’encontre des activistes blancs :
« Aujourd’hui, beaucoup de choses ont changé, nous sommes plus ouverts, il y a plus d’opportunités... Ce fut un long voyage pour en arriver jusqu’ici. »
Extrêmement attaché à sa ville mère, Andrew voit en elle une source inépuisable de créativité. Dans cette mégapole en perpétuel mouvement, vibrante et nerveuse, l’art urbain fait partie du décor. Comme surgissant de nulle part, inévitables parfois mais aussi (très) bien cachés, de magnifiques tableaux sont exposés en toute humilité pour nous raconter une histoire, sans fioriture ni prétention, comme si tout cela était normal.

Johannesburg, Jozy, Jo’burg, Egoli. En zoulou, Egoli veut dire « La cité de l’or », en raison du précieux minerai découvert dans les années 1850, lorsque le monde entier se donna rendez-vous pour tenter de forcer le destin : des australiens, des chinois, des africains, des juifs d’Europe de l’est fuyant la misère et les pogroms, des indiens, des américains et de nombreux natifs du vieux continent. Tous sont venus ici et y ont laissé une trace. En quittant Troyeville, le long d’une rue qui remonte vers le centre, des personnages sans visage et peints tout en noir se tiennent droit derrière une banderole. Il y est écrit : « Nous sommes tous Marikana », en hommage aux 23 mineurs en grève tués à bout portant par la police, en 2013.

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