Nous avons rencontré Éric Depasse, bibliothécaire pour la section jeunesse à la bibliothèque Le Phare à Uccle. Un bibliothécaire passionné qui prend le temps d’écouter les envies des enfants et de les guider dans leurs choix de lecture. Contre toute attente, les enfants lisent et en redemandent, dépassant les espérances les plus folles des pouvoirs publics.

Comment êtes-vous devenu bibliothécaire pour enfants ?
C’est un rêve d’enfant de devenir bibliothécaire. Travailler dans une bibliothèque pour enfants, c’est un hasard. J’ai commencé dans la section jeunesse quand j’étais jeune papa. Je pouvais du coup donner les bons tuyaux, les bons conseils. J’ai complètement accroché et je ne changerais pour rien au monde.

La littérature pour ados concerne quelle tranche d’âge ?
On parle d’un groupe de onze à quatorze ans. À partir de quinze ans, on parle de jeunes adultes. C’est une tranche qui englobe les quinze à vingt-cinq ans. À partir de quinze ans, les ados se tournent vers la littérature jeunes adultes : c’est un peu plus sanguinolent, un peu plus gore, plus sombre... Les gentils ne gagnent pas toujours. Beaucoup d’auteurs pour adultes ont compris qu’il y a là un public et commencent à écrire pour eux. Maxime Chattam, John Grisham par exemple. Ils conservent leur style particulier. Grisham continue à écrire du thriller. Chattam a écrit une série géniale qui s’appelle Autre Monde où le monde est devenu fou. Ce sont les enfants qui trouvent des solutions pour s’en sortir, alors que les adultes ont été rayés de la carte ou sont devenus des « cyniques », terme tiré du livre. C’est superbement écrit et ça touche le public des jeunes adultes ou le public des adulescents comme moi.

Peut-on parler de fantastique sans parler d’Harry Potter ?
Le plus gros déclencheur, ce qui a fait véritablement trembler la littérature pour enfants, ça reste Harry Potter de J. K. Rowling. Elle a rendu accessible un genre de littérature pour les enfants. Ils ont commencé à dévorer les livres. Elle a créé chez eux le page-turner : dès qu’on entre dans le livre, on ne peut plus le lâcher. Elle a emmené derrière elle toute une série d’auteurs anglo-saxons qui ont fait cortège, quelques auteurs français qui essaient de s’accrocher au wagon (Brussolo, mais avec un succès nettement moindre). Les derniers tomes d’Harry Potter s’adressaient plus aux adolescents qu’aux enfants. Harry Potter perd des êtres chers, on torture des gens. C’est dur, il y a des morts partout. Je pense qu’un enfant de dix ans n’est pas prêt pour lire cela. À partir de treize ans, on est plus mûr pour encaisser. J. K. Rowling a fait grandir son héros et il faudrait presque lire Harry Potter au rythme des sorties. Vous commencez le livre à l’âge d’Harry Potter, à huit-neuf ans, et vous le terminez à treize-quatorze ans.

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Pouvez-vous me donner quelques genres de la littérature fantastique chez les ados ?
Dans le fantastique, il y a plein de sous-genres. Notamment l’heroic fantasy, inspirée de Tolkien, où vous avez un héros en général masculin, très fort, très intelligent, entouré de plusieurs compagnons qui vont le tirer, le pousser vers le haut avec des monstres vraiment pas beaux et beaucoup de magie.
Le merveilleux. Les meilleurs exemples sont Harry Potter et Spiderwick. Vous avez le genre dystopie, soit une utopie qui a mal tourné, un peu comme 1984 d’Orwell. Hunger Games, Divergente, le Labyrinthe sont des titres très demandés. Le bit lit est très populaire chez les ados. C’est une héroïne, un triangle amoureux et des créatures surnaturelles.

C’est plus lu par les filles ?
Non, pas forcément. Ce qui est clair, c’est que les filles lisent plus que les garçons. À partir de douze ans, on en perd 50 % facilement. Mais quand l’ado a vraiment envie de lire, il va lire tout ce qui lui tombe sous la main.

La littérature fantastique est-elle la littérature préférée des ados ?
En bibliothèque, ce sont les livres les plus empruntés. Ce sont les livres les plus passionnants en général parce qu'ils vous font vous évader du quotidien. Si vous voulez lire un roman claque qui vous fait grandir, vous allez lire un roman de Guillaume Guéraud par exemple. Ce sont des romans très secouants, en général avec un très bon potentiel d’écriture. Tandis que le roman fantastique n’a pas cette structure proche du classique littéraire, il est là juste pour distraire et donner envie d’avancer dans la lecture. Ce sont les livres les plus lus, bien sûr !

Ces livres ont-ils une valeur littéraire ?
Oui, en général, ils sont vachement bien écrits. Honnêtement, ça fait dix-sept ans que je suis bibliothécaire pour enfants et je ne lis plus rien d’autre (à part quelques ouvrages professionnels) mais les bouquins pour ados sont très bien écrits.

En plus, vous devez les conseiller… et donc les connaître…
Une des finalités du métier de bibliothécaire, c’est de pouvoir partager nos goûts. Il y a un échange avec les jeunes, avec les parents. J’aime un livre, je vais avoir envie de le conseiller. Et eux ensuite vont me faire un retour : ils ont aimé, ils n’ont pas aimé. Ils vont aussi m’amener des idées de titres. C’est comme ça que ça marche. C’est comme ça que c’est passionnant. C’est un boulot très riche humainement.

Les écoles encouragent-elles la lecture de cette littérature fantastique ?
Ça reste marginal par rapport au souhait des écoles. Les écoles vont plus aller vers les classiques littéraires ou vers certains éditeurs « de qualité ». Je connais beaucoup de professeurs pour qui un livre de l’École des Loisirs représente une assise de qualité. Or, à l’École des Loisirs, vous ne trouvez quasiment pas de fantastique à part Moka et Thomas Lavachery.

Et vous en pensez quoi ?
On est complémentaires, l’école et la bibliothèque. Les bibliothécaires peuvent donner aux jeunes ce goût de lire pour le plaisir. Un professeur ne va pas donner un Hunger Games aux élèves. Moi, oui, parce que je sais que le jeune va l’adorer et qu’il voudra continuer à lire le tome suivant. Et puis, il va pleurer parce que c’est fini, qu’il n’y a plus de tome 4. Certains profs nous demandent des suggestions. Là, il y a un lien entre l’école et la bibliothèque. Une collaboration se met en place et ça, c’est génial. Je peux comprendre que les professeurs de français ne lisent pas tout, il y a des milliers de livres qui sortent par an. Même nous, on ne les connaît pas tous. Parfois, on passe à côté de certaines perles. Mais quand on peut donner des pistes de livres qui peuvent plaire aux enfants, c’est gagné ! Combien d’enfants du secondaire ne sont pas dégoûtés par la lecture ? On peut leur donner un peu de classique et quelques livres plus faciles d’accès pour les attirer avec un vocabulaire d’aujourd’hui. On mélange alors littérature d’apprentissage et littérature plaisir qui entretient le goût de tenir un livre en main.

Un auteur incontournable ?

Il y en a tellement… C’est difficile comme question… Je dirai Eoin Colfer qui a écrit le cycle Artemis Fowl dans un demi-monde fantastique. C’est l’histoire d’un orphelin de douze ans qui doit prendre en charge financièrement sa famille. Ils vivent dans un grand manoir avec des domestiques. Artemis a besoin de beaucoup d’argent pour entretenir son manoir. Pirater les banques l’ennuie. Il va échafauder tout un plan pour enlever une fée et la monnayer contre un chaudron en or. Comme les fées sont férues de technologies, elles vont tenter de lui enlever la mémoire. C’est rudement bien écrit. Normalement, ces livres sont destinés aux onze-quatorze ans mais au club de lecture, les quinze-seize ans continuent de les dévorer. Il y a huit tomes.

Est-ce le principe des séries qui les séduit ?
Les séries, c’est ce qu’ils préfèrent. Les romans avec une seule intrigue sont moins populaires. Les ados aiment bien s’identifier aux personnages et les retrouver dans les différents volumes. On a moins besoin de réintroduire tout un contexte. Tout ce monde est préexistant. On peut directement embarquer dans l’intrigue principale.

Serait-ce lié aux séries télé ?
Clairement, pour preuve beaucoup d’ados ne me demandent pas le tome ou le volume mais la saison.

Parfois des ados lisent sept cents pages en très peu de temps, à quoi reliez-vous cet engouement pour la littérature fantastique ?
Et ils lisent des tomes de sept cents pages parfois plusieurs fois par semaine ! Ces livres les sortent d’un quotidien qui n’est pas toujours facile. Il y a beaucoup de pression chez les ados. Il faut réussir, ingurgiter beaucoup de matières. De temps en temps, ils ont envie de s’évader, de créer leur petite bulle, de pouvoir rêver… Et les rêves ne sont pas toujours bienveillants… Les monstres prennent chair, ils ramassent, ils dégustent, ils n’ont pas non plus la vie facile… Chez les onze-quatorze ans, ce sont les gentils qui gagnent. Ça, c’est rassurant. Ça leur permet de passer de bonnes nuits malgré tout !

La bibliothèque jeunesse Le Phare à Uccle organise une série d’événements autour de la littérature fantastique :

- Du 20 avril au 16 mai : exposition Vampire, nouveau sang.
- Vendredi 24 avril à partir de 18h : soirée loups-garous (à partir de douze ans).
- Samedi 9 mai à 14 heures : rencontre avec Marie Pavlenko, auteur de plusieurs ouvrages dont le Livre de Saskia et Marjane.
- Jusqu’au 15 mai : concours de nouvelles et de dessins sur le thème de l’univers de la bit lit.