Dans l’Autre Simenon Patrick Roegiers convoque la figure de Christian Simenon, frère de l’écrivain Georges Simenon, pour éclairer à la fois les circonstances d’une époque noire, la Deuxième Guerre mondiale, et un pan méconnu de la vie de l’écrivain belge, lui-même non dénué de zones d’ombre. Une question demeure : la fiction arrive-t-elle vraiment à se déployer sur ce fond de réalité historique ?

Patrick Roegiers - © Jean-François Paga – Grasset.

En choisissant la famille Simenon comme sujet de son dernier livre, Patrick Roegiers savait qu’il allait susciter la curiosité de beaucoup. Laissons de côté les rififis entre lui et les descendants de Georges Simenon et reconnaissons-lui un projet louable : celui de sortir du passé un frère banni et ce, en évitant la sacralisation qui touche d’habitude un des plus grands écrivains de notre pays. Si la trame principale de l’Autre Simenon suit bien entendu la trajectoire romancée de Christian Simenon, et non sa biographie réelle qui est ajoutée en fin d’ouvrage, un autre personnage occupe une place majeure. Il s’agit de Léon Degrelle.

Le sinistre fondateur de Rex, le parti d’extrême droite belge ayant officié avant et pendant la Deuxième Guerre mondiale, s’accapare ainsi les cinquante-cinq premières pages du roman. Celui-ci met en scène un meeting du futur parti collaborationniste tenu par son charismatique leader. Le style de Patrick Roegiers s’y déploie d’emblée. À grand renfort de métaphores baroques, d’énumérations et de coupures dialogiques, l’auteur pose le – long – contexte d’une époque en tourment. À ce rassemblement se retrouvent tous les fantoches imaginables, comparés à longueur de roman à des bêtes veules et suiveuses. Si les bases de la manipulation de groupe sont justes – grand chef, décorum impressionnant, phrases chocs –, le peu d’humanité donnée à cette foule d’une stupidité homogène peut décevoir. Roegiers montre, il n’explique pas.

L’auteur a voulu que le style « Degrelle » marque son roman. Objectif atteint avec plus ou moins de réussite. Si certaines scènes sont portées par cet élan – on pense à la tuerie de Courcelles, où les victimes se multiplient dans une terrifiante boucherie, ou au procès des tueurs, tous éliminés d’une unique balle qui met moins fin à leurs différentes vies qu’au mouvement rexiste dans son entier –, d’autres scènes quant à elles pèchent par leur complaisance. La blablaterie babillarde assignée à Léon Degrelle alourdit alors la lecture.

simenonsNoyé dans l’ombre de son grand frère, Christian Simenon apparaît comme une de ces bêtes suiveuses qui trouvent en Rex une raison de vivre. Du même âge que Degrelle, élevé également dans une famille très catholique, il embrasse la cause rexiste et devient un col blanc du régime d’occupation. Sans malveillance particulière, il exécute les ordres qui mèneront des centaines de familles vers l’horreur. Personnage en creux, pour ne pas dire simplement creux, Christian est l’exemple parfait d’une tranche de la population qui s’est accommodée du nazisme et l’a même parfois servi. De mauvais pas en mauvais pas, il prend la tête, dans le roman tout du moins, du contingent rexiste qui perpétra la tuerie de Courcelles.

Mais « le pire des deux n’est pas celui qu’on croit », dédicace Roegiers. Les parallèles entre Christian et Georges sont nombreux. Tandis que Christian, vide, assis à son bureau, signe les rapports allemands, Georges, en transe, à son bureau, signe des livres et des contrats pour leur adaptation cinématographique. Plusieurs de ces films seront produits par la Continental, société fondée par Joseph Goebbels pendant l’Occupation. Reviennent les interrogations qui ont plané sur tous les auteurs de cette époque : fallait-il totalement se taire ? Plus grave : fallait-il vérifier quelles firmes produisaient des livres ou des films qui, eux, n’avaient rien de collaborationnistes ?

Georges Simenon a tranché. L’opportunisme lui servant d’idéologie, il n’a pas hésité à continuer à vivre dans l’opulence d’un gentleman-farmer, déménageant d’un château à l’autre. Il fréquente à la même époque les bordels parisiens, trinquant aux côtés des généraux SS. L’Histoire décidera des torts de chacun. Lors des retrouvailles entre les deux hommes, Christian, recherché pour meurtre, sera envoyé par son frère sur le front de l’Est. Georges, lui, passera entre les gouttes. Après avoir envoyé son frère à la mort, Georges l’enverra aussi dans l’oubli en masquant son existence dans Pedigree.

Cette scène est l’une des plus approximatives sur le plan historique. Les deux frères ne se sont pas retrouvés place Vendôme mais place des Vosges. Christian ne s’est pas engagé dans la Légion Wallonie mais dans la Légion étrangère. Il n’est pas mort sur le front de l’Est mais en Indochine. Si Patrick Roegiers se recommande du droit de fiction, tout à fait légitime dans un roman traitant d’un frère dont la vie est quasiment inconnue, ce droit se trouve ici en rude confrontation avec les faits. S’il est bon de sortir un personnage historique de l’ombre, on se demande pourquoi le faire avec tant d’exagérations.

Ces réserves mises à part, l’Autre Simenon de Patrick Roegiers restitue la pulsation d’une époque. Si les chapitres sur Georges Simenon arrivent parfois de façon impromptue, ils permettent un dialogue entre deux frères que tout semble opposer mais qui se retrouvent sans doute, à différents degrés, dans leur réaction face aux événements. Le roman est également servi par un vocabulaire éblouissant, parfait pour parler de l’aveuglement de l’Occupation. Finalement, Christian Simenon (r)existe.

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L’Autre Simenon

Écrit par Patrick Roegiers
Traduit de l’anglais (E.U.) par
Roman
Grasset, 2015, 304 pages