Les nouvelles technologies permettent de repenser la relation aux contenus culturels et à l’espace géographique à travers l’ajout d’éléments interactifs. Imaginez des jeux urbains où l’utilisateur interagit avec son smartphone et l’environnement. Imaginez des livres imprimés où le récit se prolonge sur un écran ou sur un objet.

Imaginez des histoires dont les rebondissements varient en fonction de l’heure à laquelle vous les lisez. Imaginez des récits qui interagissent avec les différentes œuvres d’une exposition. Réalité augmentée, géolocalisation, QR code, objets connectés, narration transmédia… Nathalie Paquet, créatrice de l’agence Urban Expé et cofondatrice de l’agence Imprudence, revient pour nous sur la question de l’inscription du numérique dans l’espace physique d’un livre et d’un territoire.

Retrouvez également l’article de Louis Wiart, Du papier électronique au papier connecté, qui complète cet entretien, sur le site du PILEn !

Dans le domaine de l’édition, des livres hybrides misent sur l’alliance entre le papier et les nouvelles technologies. Quel est l’intérêt de ces innovations ?
Avec l’apparition des nouvelles technologies, on a tendance à dire qu’il y a une rupture, que la situation est complètement différente. De mon côté, j’aime toujours rappeler que beaucoup de choses existaient déjà auparavant. Au niveau de la narration, on peut par exemple penser à Raymond Queneau qui a publié dès 1961 Cent Mille Milliards de poèmes, un texte de littérature interactive et combinatoire, ou encore aux livres dont vous êtes le héros. Ce type d’initiatives, nous pouvons maintenant les réaliser autrement.

Nathalie Paquet portrait

Par ailleurs, la technologie ouvre la voie à des opportunités tout à fait nouvelles. Tout d’abord, il est possible d’enrichir le livre papier, par exemple en ajoutant des éléments que l’on ne peut pas mettre sur le support papier, comme des animations. Ensuite, il y a tout ce qui relève de l’échange, avec des dispositifs pour interagir avec son audience de manière instantanée. On retrouve également des avancées en matière d’actualisation : alors qu’on ne peut pas rajouter une nouvelle information à un livre papier après sa sortie, cela devient possible s’il est adossé à de la technologie. Une nouvelle relation au livre et à son contenu apparaît, avec aussi des opportunités d’interaction nouvelles. Et enfin, on peut raconter les histoires différemment. Avec la narration transmédia, par exemple, on met en place une autre structure narrative, où l’histoire est racontée à travers plusieurs médias et supports. Chaque média, chaque support a son propre contenu qui peut-être lu indépendamment des autres, et le livre peut constituer l’un d’entre eux.

Le livre hybride présente-t-il de véritables enjeux économiques ?
On s’aperçoit que le problème, dès qu’on rajoute de la technologie dans des livres, c’est que leur coût augmente. Et pourtant, le lecteur n’est pas prêt à payer davantage pour les acheter. De nombreux éditeurs sont frileux, parce qu’ils ne perçoivent pas l’intérêt économique de créer une application. Il y a trois ou quatre ans, le modèle était de rendre l’application payante, mais c’est de moins en moins le cas. Aujourd’hui, le fait de rendre tangibles certains éléments permet de dégager des revenus : c’est l’objet matériel qui va être vendu, tandis que la partie numérique est gratuite.

Selon moi, les enjeux économiques se situent aussi là-dessus : comment le livre et la technologie sont amenés à se compléter, comment des trajectoires narratives d’un support à un autre peuvent être mises en œuvre. L’idée est de créer de nouveaux types de contenu et de relation, et dans ce cadre, je pense que le livre papier a toute sa place. Cette relation peut être envisagée de plusieurs manières : soit on la conçoit sous l’angle d’une stratégie transmédia, c’est-à-dire que le contenu disponible sur l’application n’est pas le même mais intervient en complément du livre papier, soit une grosse partie du contenu est identique mais on y accédera dans un contexte différent.

Prenons l’exemple de Vu du RER C, qui a d’abord été un livre dont le propos était de retracer le territoire tel qu’il se présente depuis la ligne C du RER. Et donc, on suit les contenus, les images, etc., qui mettent en avant le patrimoine aperçu par la vitre. Par la suite, c’est devenu une application, mais apparemment les deux objets ont été pensés en même temps. À mon domicile, j’aurais plutôt envie de prendre le livre, de le manipuler, de le feuilleter comme je veux, dans le sens que je veux. L’application se révèle pertinente lorsqu’on se trouve dans le RER, puisque celle-ci va me géolocaliser et me donner au fur et à mesure les informations à voir par la fenêtre.

Au-delà de la place qu’occupe la technologie dans un support comme le livre imprimé, celle-ci permet aussi d’interagir avec l'espace géographique. Comment le territoire devient-il un objet de narration numérique ?
Mon cœur de métier est de créer des liens narratifs entre des supports tangibles et des contenus numériques. Je répète souvent la phrase que Sylvain Genevoix a écrite dans un article paru dans le numéro de la revue MCD consacré à la numérisation du monde : « 80 % des informations existant dans le monde ont une base géographique. » Les nouvelles technologies permettent de dépasser l’écran et de s’inscrire dans l’espace, de raconter de multiples manières des histoires sur le territoire et de raconter le territoire qui est lui-même rempli d’histoires. On n’est pas sur une page blanche, mais sur un espace caractérisé par des flux, des textures et des matières.

À partir de là, il est intéressant de se pencher sur les articulations qui fondent la narration. Personnellement, je parle de « mise en récit numérique du territoire ». Le territoire est envisagé comme une interface et accueille une narration spatialisée, c’est-à-dire que la narration en elle-même possède des structures et des caractéristiques spatiales. En jouant avec cette dimension, on arrive à créer de nouvelles grammaires narratives sur le territoire.

Sur cette question du territoire, pouvez-vous nous présenter une initiative portée par votre agence ?
Au départ imaginé pour la ville de Sevran, #Enquêtedimages est un projet qui est susceptible de s’étendre à d’autres territoires. La demande venait de la Maison de l’image et du signe de Sevran (MISS) qui est un lieu en préfiguration, et qui aura pour mission de favoriser la découverte des nouvelles pratiques autour de l’image. La demande était de raconter ce nouveau lieu et de l’ancrer dans le territoire, tout en organisant des actions destinées au public. Il faut savoir que le territoire de Sevran a longtemps accueilli des usines Kodak, qui sont à l’origine de l’appareil photo grand public. Du coup, nous avons voulu développer une narration qui crée un pont entre Kodak, acteur historique dans le domaine de l’image, et les innovations autour de l’image aujourd’hui. Nous avons conçu un storytelling qui lie ces deux dimensions, avec une enquête articulée autour d’une communauté secrète qui communique à travers les signes présents dans les images. Pour que chaque public puisse trouver un axe de lecture lui correspondant, le dispositif s’articule pour chaque point d’intérêt autour de plusieurs niveaux de narrations :
— en plus de l’enquête, il est possible de s’intéresser aux principes de prises de vue d’une photographie. Ceci permet de mettre en évidence la manière avec laquelle on éditorialise le territoire à travers de l’image ;
— le participant est également invité à découvrir la richesse patrimoniale de Sevran.

De la même manière, la narration a été pensée de manière combinatoire afin que le public puisse choisir son lieu de départ et la durée de son parcours : on pouvait commencer le parcours depuis l’usine Kodak ou depuis l’endroit où la MISS sera installée (ou inversement), le faire en entier ou terminer en centre-ville. Bien entendu, l’histoire restait logique dans tous les cas.

Avez-vous déjà imaginé un parcours lié à une œuvre littéraire ?
Nous avons mis en place Alice au pays de l’illusion. Il s’agissait d’une déambulation poétique organisée au sein de l’exposition « Trompe-l’œil » qui s’est tenue à Paris aux Arts décoratifs en 2013. Le principe était de visiter l’exposition du point de vue d’Alice, le personnage d’Alice au pays des merveilles. C’est un univers bien connu, mais en réalité tout le monde n’a pas lu le texte de Lewis Carroll, notamment son deuxième livre, De l’autre côté du miroir.

Pourquoi avoir choisi Lewis Carroll ?
Je suis partie de l’idée que les objets en trompe-l’œil ont plusieurs identités : ce sont des objets, mais en même temps ils paraissent être autre chose. Or, Alice s’interroge beaucoup sur son identité, elle se demande qui elle est, elle grandit, elle rapetisse… Au fond, c’était un excellent moyen de visiter l’exposition de manière décalée, parce qu’Alice s’arrêtait sur les détails de certains objets en trompe-l’œil et en parallèle le visiteur découvrait pour chaque point d’intérêt des extraits de l’œuvre littéraire. Et le chat du Cheshire venait surprendre le visiteur en attirant son attention par des questionnements philosophiques sur des phénomènes actuels comme par exemple le transhumanisme. Quelque part, ce dispositif fournissait une autre porte d’entrée vers l’œuvre de Lewis Carroll.

Quelle technologie utilisez-vous pour ces projets ?
Les deux exemples que je viens de vous citer fonctionnent à partir de l’outil [Qr]iosité, qui permet également de renvoyer à des contenus différents selon l’heure et le jour à travers des codes QR, des puces NFC, de la réalité augmentée. Cet outil est né de l’idée que sur le territoire les histoires ont certes une structure spatiale, mais le territoire est également très temporel et chaque espace n’a pas obligatoirement les mêmes fonctions selon l’heure de la journée.

Nous avons également placé des codes [Qr]iosité dans un livre, à l'exemple de Loup solitaire – Les Héros du Magnamund qui ne raconte pas la même histoire selon l’heure à laquelle il est lu. C’est un livre dont on est le héros, et les choix proposés au lecteur diffèrent en fonction de l’heure. Nous avons mis de la technologie dans ce livre uniquement lorsque c’était pertinent, par exemple si le personnage évoquait une temporalité. La technologie est toujours scénarisée et nous voulons qu’elle soit au service de l’immersion du lecteur dans l’histoire. Il en va de même lorsque je travaille sur la question du territoire : même si la personne ne connaît pas la technologie utilisée, elle n’est pas obligatoirement expliquée (sauf si le participant le souhaite), l’objectif est que la personne soit amenée à faire un geste naturel qui déclenche le contenu.