William Cliff vient de publier
un nouveau recueil de poésie,
Amour perdu.
Un texte fort qui revisite
les thèmes privilégiés du poète.

Couronné du prestigieux Goncourt de la poésie en cette année 2015 déjà bien avancée, ce recueil publié par Le Dilettante installe définitivement la présence de son auteur au sein de la discrète poignée des poètes qui comptent aujourd’hui. Ainsi érigé en homme de son temps – lui qui affectionne tant le Moyen Âge –, le prince William Cliff n’en demeura pas moins mal loti face à une poésie de nos jours sans doute trop éthérée, confinée dans la crainte de l’évidence et de la vérité. Propos dérangeants ou thématique éculée, le verdict du refus pour Amour perdu tomba à foison dans la bouche (le poète depuis devenu « l’enfant qu’on brutalise et dont on boit le sperme ») des nombreux éditeurs l’ayant pourtant soutenu jusque-là. Plutôt difficile à avaler.

Pourtant, ces soixante-trois textes, qui se donnent à qui le veut bien comme autant de souvenirs de relations charnelles homosexuelles, semblent couler tout seuls. Tandis que s’y déploient côte à côte violence et tendresse, physiques et psychiques, tant dans la nostalgie de l’amour interdit ou contenu que dans la honte et le rejet que celui-ci induit.

Aucune métaphore fortuite : le royaume de Cliff naît dans le direct d’un sexe qui bande, dans la culpabilité dont on s’accable bien qu’on la sache infondée, dans l’angoisse de ne pas trouver près de soi un autre torse auquel se frotter, un autre membre à embrasser. Mais elle est là. Elle demeure. Elle se creuse dans le ventre déjà vide du poète en voyage, dans le manque de l’amour que l’on cherche. Elle revient dans le temps qui fout le camp, dans le multiple, dans le différent, dans l’enfilade des conquêtes censées boucher le trou de la solitude mais qui au final en élargit les parois.

Toujours furtif, instantané, parfois même manqué, l’Amour de Cliff répond d’abord à la séduction dans un secret partagé : celui d’une identité problématique ancrée dans une époque pas forcément prête à l’accepter. Il se livre tout entier à une quête de l’autre en revers d’une quête de soi, au fil des pérégrinations un peu partout sur la terre. La vie s’y appréhende à deux (« Nous respirions », dit le poète), et le malheur même s’y partage (« Veux-tu que nous mélangions nos misères? » ajoutera-t-il). Le besoin de l’autre y est à jamais inassouvissable. La forme elle-même le révèle : il faut que ça se réponde! Les syllabes s’appellent aussi bien que les corps dans un méandre de nostalgies à la fois formelles et charnelles.

La rime, parfois désuète, est l’expression de cette recherche de relation. Elle naît d’un phénomène unique et double à la fois, où les vers, comme les corps, s’interpénètrent. Elle est, au fond, cet autre à qui s’associer. Et il y en aura pour tous les goûts : rime riche (« Un richard », « Louis d’or »), rime pauvre (« Un jeune », « Bec de lièvre »), rime noire (« le Rédempteur », « Pittsburgh »), rimes adolescentes (« Quinze Ans », « Longs Cheveux »), rime religieuse (« Un calviniste »), rime soumise (« le Dictateur »), etc. Mais comme toujours chez Cliff, la rime s’érige en défaut. C’est au moment où elle manque que le texte prend son sens. La forme (mètre, sonnets, rimes) et la thématique (l’Amour et la solitude) sont certes classiques et donc par trop exploitées, mais finissent toujours toutes deux par être rattrapées, galvaudées, secouées, souillées autant qu’hommage leur est rendu, « car dans la vie on aime que nous happent / certaines choses un peu dégoûtantes / qui font sortir de l’ennui ordinaire ». Le dire dans un poème, c’est le dire à son Être : la seule beauté crédible lie le stupre à la soie.

Voilà pourquoi, comme l’annonce paradoxalement le titre, l’Amour pourtant multiple ne peut se « perdre » qu’au (masculin) singulier : dans la diversité s’exprime au sein de chaque poème quelque chose d’unique. Plutôt que de se disperser en une pluralité de relations, l’ensemble du recueil fait fondre celles-ci dans l’unicité d’une façon d’aimer. Notamment parce que cet Amour devient atemporel et pourtant nostalgique. Puisqu’il passe par le corps il est toujours déjà perdu, toujours encore à venir. Le passé ne gouverne pas la totalité du livre, le futur simple paraissant parfois bien plus adéquat dans l’expression du fantasme : « Alors me roulant au bas de votre statue / je me soumettrai à toutes vos fantaisies »). Mais l’inconditionnel annoncera plus fièrement encore l’Impossible. Celui des mœurs de la différence d’âges, bien souvent :

Nous dormirions ensemble enlacés peau à peau
nous entendrions la respiration de nos vies
[…]
dommage que j’aie peur que tu ne voies mon âge
sinon je te prierais de revenir chez moi

Se noue ici une part de dépit, de renoncement ou de souffrance paradoxale du chérissement de l’autre, à travers le besoin irrépressible de le connaître, besoin qui se révèle constitutif de son être propre :

Mais l’attrait du bonheur est tel que chaque fois
Je me rends aux dégâts qui m’attirent vers toi
[…]
Pendant quelques minutes, tu sembles m’aimer,
Pour ces quelques minutes, ne suis-je pas né ?

William Cliff définira lui-même la sexualité comme étant la possibilité d’entrer en relation avec quelqu’un de manière privilégiée. Comme une syllabe, avec celle du vers suivant. Comme un texte avec son lecteur. Comme le poème, dans le poème, elle devient un processus de communication qui ne laisse pas indemne et qui résonne en nous à jamais.

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Amour perdu

Écrit par William Cliff
Roman
Le Dilettante, 2015, 128 pages