Savez-vous qu’il est désormais possible d’emprunter un livre numérique en bibliothèque ? À l’heure où de nouvelles pratiques de lecture se développent, certains établissements s’équipent en effet de services de prêt d’e-books.

C’est notamment le cas de la Médiathèque de Levallois (réseau de trois équipements), dont l’offre de services permet de lire un livre en ligne par l’intermédiaire de la plateforme BiblioVox, mais aussi, depuis cet automne, de télécharger jusqu’à cinq titres par mois pendant une période de vingt-huit jours dans le cadre du programme français PNB (prêt numérique en bibliothèque1 ).

En complément de cet article, lisez "Quels modèles pour le prêt numérique en bibliothèque ?" sur le site du PILEn.

 

 

Pour tenter de comprendre le fonctionnement de ces dispositifs émergents et les usages qui se dessinent, nous avons interrogé Sophie Perrusson, directrice adjointe de l’action culturelle en charge des savoirs et du patrimoine à Levallois-Perret et responsable de la Médiathèque, qui participera à la journée d’étude annuelle du PILEn le 2 décembre prochain.

Depuis combien de temps vos services de consultation et d’emprunt d’e-books existent-ils ? Comment fonctionnent-ils ?
On a commencé à offrir des ressources numériques en 2009 car on venait de fermer deux médiathèques du réseau, qui étaient vétustes et situées dans des zones en pleine reconstruction. Cette occasion a été saisie pour lancer le site de la Médiathèque et proposer des ressources numériques, avec pour objectif de rapprocher de l’information, du savoir et de la culture le public le plus éloigné de nos établissements.

Afin de faciliter l’utilisation du service par nos usagers, nous avons choisi de mettre en place une authentification unique, ce qui n’était pas courant à l’époque et permettait d’éviter la multiplication des codes d’accès. Les personnes inscrites à la Médiathèque disposent donc d’un seul code, présent sur leur carte d’adhérent, qui leur permet d’emprunter des livres via des automates, de se connecter sur le site et de profiter des ressources numériques.

Une fois qu’ils sont connectés, lorsqu’ils effectuent une recherche, apparaît le catalogue de la Médiathèque pour les documents physiques, ainsi que les ressources numériques disponibles. Avec BiblioVox, les usagers peuvent lire directement un livre en streaming, tandis que le dispositif PNB leur donne accès au téléchargement d’œuvres numériques chronodégradables2.

Quel bilan tirez-vous de vos services depuis leur mise en place ?
Ce qu’on constate depuis quatre ans, avec l’offre BiblioVox, c’est une montée évidente de l’utilisation du numérique. Pour donner un ordre d’idée, cent trente-huit livres numériques avaient été lus en moyenne chaque mois en 2013, ce qui était déjà en augmentation par rapport à l’année précédente. En 2014, ce nombre est passé à cent soixante-huit. Parallèlement, notre offre de presse en ligne connaît également un succès important.

En ce qui concerne le service PNB, nous l’avons lancé le 1er octobre dernier. Au mois d’octobre, cent livres ont fait l’objet d’un téléchargement par soixante-cinq utilisateurs.

Existe-t-il des différences, en matière de politique d’acquisition, entre les livres numériques et les livres imprimés ?
Nous avons adapté notre politique documentaire à ces nouveaux services. Le modèle économique de BiblioVox est différent de celui de PNB, car la Médiathèque s’abonne à un bouquet de livres et les bibliothécaires n’effectuent aucun choix. En termes d’acquisition de livres physiques, certains ouvrages ne sont pas achetés lorsqu’ils sont présents sur BiblioVox. C’est par exemple le cas des Guides verts Michelin, qui peuvent être consultés en ligne par nos douze mille inscrits à la Médiathèque.

En revanche, pour PNB, les bibliothécaires choisissent directement chaque titre à acquérir. Nous avons pris la décision de n’acheter que de la fiction et surtout des nouveautés. À la différence de BiblioVox, PNB nous donne accès à de grands éditeurs littéraires et aux livres qui ont remporté des prix. Il faut dire qu’on doit répondre aux attentes de notre public, qui est en demande de titres de la rentrée littéraire. Chaque année, au moment de l’attribution des prix littéraires, nos bibliothécaires sont submergés par les réservations de livres qui font l’actualité. En ce moment, le Royaume d’Emmanuel Carrère et Charlotte de David Foenkinos recueillent un grand succès et ont énormément été téléchargés. L’existence chez nous d’une offre numérique fait qu’on achète moins d’exemplaires physiques.

Les usagers se sont-ils facilement approprié le service PNB ?
Au mois d’octobre, parmi nos soixante-cinq utilisateurs, une petite dizaine d’entre eux seulement ont rencontré des difficultés, mais les bibliothécaires les ont accompagnés dans leurs opérations de téléchargement. Quant aux autres, ils se sont montrés très satisfaits.

Est-ce que cela constitue une lourde charge de travail en plus pour les bibliothécaires ?
Dans le cas de BiblioVox, c’est très facile à gérer : on se contente de payer une fois par an et les nouveautés sont incrémentées automatiquement. Il suffit de disposer d’une connexion internet pour que le catalogue soit consulté par x utilisateurs à la fois. Avec PNB, par contre, il y a des étapes à respecter : il faut passer la commande, sélectionner les livres numériques à acquérir (en sachant que certains titres ne sont parfois pas disponibles), vérifier les conditions d’accès proposées par chaque éditeur. Chez tel éditeur, par exemple, vous aurez droit à trente téléchargements, dix utilisateurs simultanés et le livre acquis sera valable trois ans. Chez un autre éditeur, vous bénéficierez des mêmes conditions de téléchargement et d’utilisateurs simultanés, mais pour une durée de validité d’un an. Chez encore un autre, quarante téléchargements seront autorisés ainsi que davantage d’utilisateurs simultanés. C’est assez complexe. Donc, notre prestataire technique nous fournit un tableau statistique pour organiser le suivi des livres numériques, mais c’est tout de même une vigilance accrue – et donc du temps – pour assurer la disponibilité des titres. Il faut avoir un bon de commande ouvert derrière pour pouvoir ajuster l’offre à la demande.

Des acteurs privés, souvent qualifiés de « Netflix du livre » (YouBoox, YouScribe, l’offre Kindle Unlimited d’Amazon, etc.), proposent des services de location d’e-books. Est-ce qu’ils ne constituent pas pour vous une concurrence sérieuse ? Quelles spécificités pouvez-vous faire valoir par rapport à ces acteurs ?
Déjà, même le web peut être qualifié de concurrence ! Pourquoi ouvrir encore des bibliothèques et développer des collections quand on trouve tout sur internet ?!! Oui certes, mais grâce aux bibliothèques et leurs offres de ressources numériques, cela se fait de manière organisée et dans la légalité en ce qui concerne les droits d’auteurs. À ce jour, les offres spécifiques de livres numériques pour les bibliothèques se comptent sur les doigts d’une main. Dans le contexte de concurrence, les bibliothèques parviennent ainsi à se distinguer et les bibliothécaires, formés à ces changements, sont à la disposition du public pour le guider dans l’utilisation des nouveaux outils.

Le développement d’une offre de livres numériques ne modifie-t-il pas en profondeur certaines fonctions de la bibliothèque ?
Les bibliothèques sont souvent désignées comme des espaces de stockage de livres et/ou de conservation, même si avec le modèle de bibliothèque troisième lieu, elles se présentent aussi sous un autre jour. Avec le numérique, c’est une offre de service qui se renouvelle en adéquation avec les nouveaux modes de vie et attentes. Ainsi, en termes de livre numérique, on peut le feuilleter en amont pour affiner une sélection et d’emblée le lire (streaming) ou le télécharger et ce quel que soit le jour ou l’heure, voire même le lieu où l’on se trouve (en vacances à l’étranger !). On parle alors de bibliothèque vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce qui, à l’heure des questionnements sur les horaires d’ouverture, s’avère une avancée à prendre en compte. En matière de conseils, les bibliothécaires sont toujours présents et accentuent leur rôle de médiateurs : ils n’hésitent pas à publier des avis et des articles sur des blogs en utilisant les possibilités du web. Une évolution certaine du métier de bibliothécaire.


  1. Entré dans sa phase opérationnelle en 2014 en France, le programme PNB propose un cadre d’échanges entre les différents acteurs de la chaîne du livre (éditeurs, libraires, distributeurs, prestataires, bibliothèques) afin de favoriser le développement d’une offre de livres numériques en bibliothèque. 

  2. Au terme de la durée d’emprunt autorisée, le livre numérique s’efface automatiquement.