Le premier livre numérique est apparu il y a quarante ans, mais il faut attendre l’essor du web à partir des années 1990 et la commercialisation d’appareils de lecture sur écran (liseuses, tablettes) la décennie suivante pour que la problématique atteigne véritablement le grand public. Contrairement au Royaume-Uni et aux États-Unis, où le livre numérique représente respectivement 15 et 20 % du marché de l’édition, le phénomène progresse moins rapidement chez nous.

Retrouvez également l'article de Louis Wiart « Le numérique dans l’édition : une histoire pas si brève », qui complète cet entretien, sur le site du PILEn !

À l’heure actuelle, quel bilan pouvons-nous faire de la situation ? Éléments de réponse avec Thibault Léonard, fondateur et directeur de Primento, entreprise indépendante de distribution d’e-books.

De quelle manière fonctionne la chaîne du livre numérique ? Quel rôle y joue un acteur comme Primento ?
Le livre numérique est un format qui s’ajoute à ceux déjà existants (broché, poche), qui ne vient pas les concurrencer mais plutôt les compléter. Au niveau éditorial, il y a peu de bouleversements: la plupart des éditeurs ne proposent pas des livres numériques qui diffèrent radicalement de leur offre papier. C’est principalement pour la diffusion et la distribution que les changements observés sont les plus importants. Avec le livre numérique, cette étape repose moins sur des considérations humaines que techniques.
Les distributeurs d’e-books, comme Primento, s’efforcent de faire le lien entre les maisons d’édition et les plateformes de vente (Amazon, Google, Apple, etc.). Je pense que les livres doivent être là où les lecteurs les cherchent. Pour les éditeurs belges, il y a une carte à jouer parce les frontières géographiques n’existent plus : nous sommes dans une situation où nous pouvons concurrencer les grands éditeurs, d’autant que ceux-ci sont relativement frileux vis-à-vis du numérique et ont pris un peu de retard dans l’optimisation de leur visibilité en ligne. L’objectif d’un distributeur indépendant comme Primento n’est pas celui d’un simple partenaire technique, nous souhaitons être le partenaire des succès numériques des éditeurs que nous distribuons ; en mettant tout en œuvre (point de vue technique, commercial, marketing, etc.) pour que leurs e-books soient plus visibles et se vendent mieux que ceux d’autres éditeurs.

Comment envisagez-vous le marché du livre numérique aujourd’hui ? Quelles sont les grandes tendances qui se dégagent ?
La première observation que je peux faire, c’est que la population, quel que soit son âge, est progressivement en train de glisser vers la lecture numérique. De plus, les personnes qui lisent en numérique n’arrêtent pas nécessairement de lire en papier : les deux formats sont complémentaires.
J’ai également la conviction que, par rapport à certaines tranches de la population, le livre numérique est plus que jamais nécessaire face à la nouvelle concurrence qui apparaît. Car la vraie concurrence pour le livre papier, ce n’est pas le livre numérique, mais bien davantage le temps que les gens passent sur les médias sociaux, comme Facebook ou YouTube ; voire sur Spotify ou Netflix. Il ressort d’un rapport présenté récemment par Joëlle Milquet que la proportion d’élèves bons ou très bons lecteurs n’atteint que 25 % en Fédération Wallonie-Bruxelles, contre 45 % en moyenne dans les pays de l’OCDE. Quant à la part de non-lecteurs de livres, elle est passée de 22 % en 1985 à 38 % en 2013. Alors qu’en 1985, 9 % de la population déclarait ne posséder aucun livre à domicile, ce chiffre monte à 21 % en 2007. Voilà la principale menace pour le livre : les gens ont de moins en moins de livres chez eux, de moins en moins le réflexe de la lecture.

Quels sont les chiffres dont vous disposez pour le marché belge ?
Selon nos estimations, le livre numérique en Belgique doit peser entre 2 et 3 % du chiffre d’affaires de l’édition. La tendance varie en fonction des domaines éditoriaux : les pourcentages sont plus élevés pour la fiction, notamment sur certains genres (policier, science-fiction, etc.). Toutefois, ces chiffres ne veulent pas toujours dire grand-chose et il est plus pertinent d’effectuer des comparaisons à périmètre égal. Par exemple, si une maison d’édition belge comme Luce Wilquin ou Nevicata compare son chiffre d’affaires numérique à son chiffre d’affaires papier, peut-être qu’elle va arriver à 1 % des ventes, alors qu’en réalité seulement 20 % de son catalogue est disponible sous forme d’e-books, ce qui veut dire que sur les titres numérisés son chiffre d’affaires numérique doit tourner autour de 5 %.
Pour les livres numériques que nous distribuons en Belgique, nous avons remarqué fin 2013 qu’Apple possédait 56 % de parts de marché et devançait Amazon (22 %) et Google (16 %). À eux trois, ces acteurs contrôlaient donc 94 % du marché de l’e-book, ce qui ne laisse pas beaucoup de place pour des plateformes alternatives. L’année suivante, nous avons refait une analyse et nous avons obtenu des chiffres un peu différents : fin 2014, Amazon réalisait plus de 50 % des ventes, contre 25 % pour Apple et 18 % pour Google. Cette situation de domination par une poignée d’acteurs internationaux s’explique principalement par le fait que les lecteurs font leurs achats depuis leur tablette, leur liseuse ou leur smartphone. Le terminal de lecture est directement lié à la librairie en ligne correspondante. Toujours en 2014, nous avons remarqué que les ventes réalisées par les éditeurs belges en Belgique avaient augmenté de 194 %, tandis qu’en France, les ventes de ces mêmes éditeurs ne progressaient que de 103 %. Selon nous, c’est le signe d’un changement dans les habitudes des lecteurs belges et d’un rattrapage vis-à-vis de la France.

Par rapport à ses voisins européens, la Belgique présente-t-elle des spécificités?
La spécificité de la Belgique est qu’il s’agit d’un tout petit marché, avec quatre millions de lecteurs francophones. Ce que nous disons aux éditeurs qui lancent des livres numériques, c’est de viser le monde francophone dans son ensemble, c’est-à-dire de regarder vers la France, l’Afrique du Nord, la Suisse ou encore les communautés d’expatriés. C’est avant tout à l’export que leurs ventes numériques sont réalisées, nous le voyons très clairement dans les chiffres dont nous disposons.

Quels sont les freins au développement du marché ?
Du côté des éditeurs, le premier frein c’est le fait que le marché du livre numérique se développe dans un climat de crise économique. Tandis que les éditeurs doivent réaliser des investissements relativement conséquents pour migrer vers le numérique, ils ne disposent pas nécessairement d’une santé financière suffisante. Heureusement les mesures mises en place par la Fédération Wallonie Bruxelles permettent de remédier partiellement à cette situation. Aux États-Unis, la situation est différente parce que le marché du livre numérique s’est développé beaucoup plus tôt. Là-bas, la première version du Kindle a vu le jour en 2007, alors que nous avons dû attendre jusque fin 2011 pour que la liseuse soit lancée chez nous. Les usages sont en train d’évoluer progressivement, mais il ne faut pas oublier que ces évolutions technologiques sont extrêmement récentes et que du temps est nécessaire pour que les innovations se diffusent.
D’un point de vue juridique, l’incertitude entourant la TVA constitue le facteur le plus bloquant. Des changements intempestifs affectent le taux de TVA en raison de discussions politiques qui dépassent largement les maisons d’édition et n’ont pas nécessairement de fondements économiques. Si on impose un taux de TVA élevé sur le numérique et un taux faible sur le papier, cela risque de générer un handicap concurrentiel pour les éditeurs européens par rapport à leurs homologues américains. Cette complexité juridique est également un handicap à l’innovation et un frein pour les petites structures éditoriales. À long terme, c’est donc l’ensemble de l’édition européenne qui risque d’en souffrir. De plus, je pense que c’est un non-sens, parce qu’un livre reste un livre, quel que soit son support.

À l’avenir, dans quel sens pensez-vous que le livre numérique devrait se développer ?
Au niveau de l’innovation, il faut toujours partir des besoins des lecteurs. En ce qui concerne les livres de fiction, je n’ai pas l’impression que le public soit demandeur de nouvelles innovations actuellement. Par contre, pour tout ce qui est éducatif (scolaire, parascolaire), de grandes évolutions vont apparaître, qui permettront peut-être de remédier à la question du décrochage à l’école. Des élèves qui sont insensibles aux méthodes d’enseignement actuelles pourraient être plus intéressés par certains contenus numériques. La difficulté, c’est qu’il faudrait un changement fondamental à tous les niveaux (matériels de cours, équipements, contenus, formation des enseignants, etc.), alors même que le marché évolue très vite, que les technologies sont coûteuses et rapidement obsolètes.