Après avoir remporté le prix du grand concours de nouvelles de la Fédération Wallonie-Bruxelles en 2013, Véronique Deprêtre publie Dérapages, son premier recueil de nouvelles décapantes consacrées à notre stupide espèce. Attention, ça tache !

C’est dans un tourbillon vertigineux de vingt-huit nouvelles (très) courtes qui constituent autant de Dérapages que Véronique Deprêtre déboule dans nos librairies (et sur nos Kindle). Disons-le d’emblée : le tour de force visant à rassembler autant de misère humaine avec style et humour était casse-gueule. Partisane du politiquement incorrect, Deprêtre s’adresse généralement au lecteur en première personne sur un ton volontairement décalé et trash.

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Le recueil s’inscrit dans la tradition de l’humour trash belge hérité de C’est arrivé près de chez vous avec, en prime, le sens de la provoc’ et le côté irrévérencieux de Desproges ou encore la drôlerie salace de Hara-Kiri, des éléments dont s’inspire déjà d’autres auteurs belges de talent, comme Thomas Gunzig. À ce stade, il est important de rappeler que le lecteur n’obtiendra peut-être pas la même satisfaction que pour ces derniers, mais la plume de chacun ne s’est pas faite en un livre.

Cette rafale d’histoires tristement vraisemblables sur une espèce qui arrive encore à surprendre par l’ampleur de sa bêtise et de sa cruauté invite à sourire, voire à « pisser de rire » (du moins, c’est ce qu’indique le quatrième de couverture) mais prend le risque toutefois de dégoûter certains lecteurs, oscillant entre la jubilation de rire du malheur d’autrui et l’amertume du mauvais goût. Le ton caustique est certes au rendez-vous pour les amateurs du genre, mais il ne parviendra pas forcément toujours à faire rire – après tout, et comme le disait Desproges, « on peut rire de tout mais pas avec tout le monde ».

Deprêtre essaie pourtant de couvrir l’humour noir à 360°, avec du cyniquement drôle – la rébellion des animaux à Aqualibi –, du pathétiquement drôle – le voyage en avion avec la belle-mère honnie – mais aussi du tragiquement drôle – le macho qui se repasse l’image des fesses de sa femme avant de mourir. À d’autres moments, il n’y pas vraiment de raison d’être amusé, mais plutôt ému – la gamine qui comprend ce que la mort représente en costume de Fantômette – ou choqué – les scènes de viol, de pédophilie et d’infanticide restent des sujets délicats.

Au-delà de la simple série de récits noirs placés dans un recueil sans foi ni loi, Véronique Deprêtre fait l’état d’un monde de fous, de déboussolés et de pauvre gens qui en sont les victimes. Certains de ces dérapages sentent bien le vécu, avec autant de personnages et de situations arrachés au quotidien. Il en va ainsi de jeunes cadres dynamiques qui utilisent l’anglais à outrance dans un français devenu approximatif, auxquels succède une employée dans un service d’orientation professionnelle, complètement larguée par l’évolution du monde du travail. D’autres, en revanche, sont moins crédibles, particulièrement en ce qui concerne les personnages masculins, ceux-ci étant simplement classés en variantes de misogynes primaires.

Alternant ainsi les situations et les personnages les plus variés, Véronique Deprêtre se joue également du style, et c’est certainement là que s’opère le tour de force : non pas dans la cohérence du livre comme un tout mais dans la maîtrise de la complétude du récit, aussi court soit-il (parfois une page).

Ce qui est ici au rendez-vous, et qui fait plaisir, c’est la qualité d’imagination de ces histoires pleines de références évidentes et assumées à la culture belge francophone, trop peu présente dans nos librairies. Précisons à ce titre que la maison d’édition Onlit est justement une petite fabrique d’e-books mais aussi de livres bien de chez nous. Un peu de lumière sur eux ne fera pas d’ombre aux mastodontes français.

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Véronique Deprêtre
Dérapages
ONLIT, 2014
135 pages
Disponible aux formats epub, kindle et pdf
Version numérique offerte à l’achat du livre papier.