Un homme peut-il survivre à la folie et l’exil ? Tentative de réponse avec Guillermo Rosales qui signait en 2002, avec Mon ange, paru chez Actes Sud, un témoignage percutant sur ceux dont l’identité s’est dissoute dans les mouvements mentaux et géographiques.

Entre le 5 avril et le 31 octobre 1981, la République de Cuba a expulsé 125 000 contre-révolutionnaires. Ils embarquèrent au port de Mariel pour rejoindre les côtes de Floride. Un constat s’imposa vite : un certain nombre étaient issus d’hôpitaux psychiatriques et de prisons. Guillermo Rosales était l’un d’eux.

Auteur méconnu, marqué par un double exil (également sous Batista), il est, à l’égal de son narrateur, un exilé total. Je me dis parfois que si j’étais né au Brésil, en Espagne, au Venezuela ou en Scandinavie, j’aurais fui tout autant leurs rues, leurs ports et leurs prairies. Un point de vue d’autant plus légitime si l’on prend en compte sa condition de poète bien sûr, mais surtout la schizophrénie qui le ronge depuis son entrée dans l’âge adulte.

Rosales1_300_410
Guillermo Rosales

Avant de commencer à entendre des voix, Guillermo Rosales a écrit un roman, El Juego de la viola (les Mauvais Garçons, chez Actes Sud). Il attire l’attention des critiques et sera récompensé d’un prix. Pourtant, après ce coup d’éclat, plus rien, silence radio en tant que personnalité publique. L’écrivain s’efface et laisse place à un homme malmené par le destin. Il doit faire face à sa folie et à celle de son pays, en pleine dérive communiste. La fuite vers les États-Unis devient un espoir que l’exode de Mariel rendra possible.

Après quelques mois passés à Miami, Rosales finit dans un boarding home, une de ces maisons qui recueillent la lie de la société. Des êtres aux yeux vides, aux traits anguleux, aux bouches édentées, aux corps malpropres. Rien d’autre qu’un mouroir que n’importe qui peut ouvrir en se soumettant à quelques conditions peu contraignantes. Il tire de cette expérience un court roman, Mon ange (titre original : Boarding Home), édité grâce à l’aide de ses amis écrivains cubains, Reinaldo Arenas et Carlos Montenegro. Il se verra attribué le prix Letras de Oros décerné par le poète nobellisé Octavio Paz. La popularité du livre entraînera son instrumentalisation par les Cubains des deux camps : ceux qui veulent partir et ceux qui veulent rester. Curieux pour une fiction où tout le monde perd.

William Figueras a lui aussi échoué dans un boarding home. C’est par le regard désespéré de ce double littéraire que l’auteur nous emmène dans ce lieu désenchanté. Au détour des couloirs à l’odeur d’urine, nous croiserons toute une galerie de personnages déglingués. Un authentique freak-show. Nous irons voir les cafards dans leurs lits et sentir leurs vêtements sales. Nous les volerons avec la complicité du personnel. Nous observerons ce qu’il leur reste d’humanité. Figueras et sa folie se débattent au sein de ce chaos, dans un mouvement d’attraction-répulsion envers la violence, s’opposant au malheur autant qu’il le provoque.

Pourtant, avec l’arrivée de Francine, une nouvelle résidente, le narrateur se surprend à rêver d’une autre vie… mais est-ce raisonnable ? Le Publisher Weekly a présenté ce roman comme un cousin nihiliste de Vol au-dessus d’un nid de coucou. Si Mon ange peut sans rougir prétendre à une filiation avec l’œuvre de Ken Kesey, il est dommage qu’il ne soit pas aussi abouti. En effet, il reste l’impression que dans ce boarding home pouvait se développer une histoire plus complexe. Notamment grâce au potentiel narratif que représente ce défilé de personnages secondaires. Peut-être existe-t-il d’autres textes de l’auteur comblant cette lacune ? Nous n’en saurons rien. Guillermo Rosales a détruit l’essentiel de son œuvre avant de se suicider. Son dernier exil.

En savoir plus...

Mon ange

Écrit par Guillermo Rosales
Traduit de l’espagnol (Cuba) par Liliane Hasson
© 2002, éditions Actes Sud
Roman, 127 pages