Si Twilight avait enfoncé un pieu dans le thème du vampire, Joann Sfar nous permet de relire un talentueux roman sur le sujet sans avoir la nausée. Dans l’Éternel, le héros cherche à dépasser les remords de sa culpabilité dévorante avec un humour décap(it)ant. À lire sans perdre de temps.

Déjà philosophe, réalisateur, dessinateur et auteur de BD, Joann Sfar s’est donné un nouveau défi à relever : devenir romancier. Dans l’Éternel, il s’interroge sur ses capacités à atteindre ce but : « Ionas se disait que tant qu’il extrapolerait sur la volonté réelle de son animal familier, il stagnerait dans l’écriture de divertissement. Or, venant de Petite Russie, il ne pouvait s’empêcher d’avoir de hautes vues sur son travail. »

Ionas, jeune homme juif ukrainien, doux idéaliste et amoureux transi, meurt au combat en 1917. Caïn, son frère au tempérament totalement opposé, a pu échapper à la mort lors de cette bataille et a épousé la fiancée d’Ionas, Hiéléna. Revenu sous la forme d’un vampire, Ionas recherche sa belle et commence alors une quête obsessionnelle, déjantée.

Face à cette nature contre laquelle il ne peut toujours lutter, Ionas se lance dans une poursuite angoissée du sens à donner à sa seconde existence. Pour dépasser cette nouvelle condition, il cherche des solutions délirantes : suicide, écriture, psychanalyse.

C’est une histoire de recherche identitaire, d’apprentissage, de violence, de culpabilité, de mort et de mémoire. Et, sous-jacente, par les références folkloriques, religieuses, historiques foisonnant dans le récit, c’est l’histoire d’un peuple.

Joann Sfar ne respecte rien : la femme, le sexe, la psychanalyse, jusqu’à la forme même qu’il fait prendre à son personnage principal. Il nous promène avec talent et fluidité à travers les époques, les pays et personnages, armé d’un humour caustique nécessaire pour traverser tout cela indemne. Les croyances cardinales sont tournées au ridicule dans cet univers oscillant entre fantastique et surréalisme : l’amour, la foi et les pratiques religieuses, le mariage. « Voilà le genre de sottises avec lesquelles ce jeune homme qui croyait en Dieu, et en l’amour, se gâchait les années de guerre.»

Dans ce monde où tout semble disparaître, la seule certitude est la littérature : prolifération des références, solution possible à la crise tragique que traverse le vampire et enfin l’aisance avec laquelle l’auteur jongle avec la langue. Ce roman complexe et fourmillant de références littéraires, historiques et philosophiques réintroduit — malgré quelques longueurs — le thème du vampire en littérature.

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Joann Sfar
L’Éternel
Albin Michel, 2013, rééd. Le Livre de poche, 2014
456 pages