Patricia de Geneviève Damas, dans sa simplicité et sa fulgurance de gestes, est un roman qui ramène le lecteur à la chair et à l’individualité de la catastrophe des migrants. Tout en embrassant un point de vue microscopique sur un événement à résonance mondiale, il le colore d’amour de part en part.

Dans Patricia, Geneviève Damas raconte l’histoire d’une femme qui tombe amoureuse de Jean Iritimbi, un Centrafricain sans papiers. Barrières légales et passé affectif s’emploient à mettre en péril un amour qui semble pourtant grandi par les obstacles. L’engagement de cœur que signe Patricia envers Jean Iritimbi ne se dira pas dans un face à face mais par l’intermédiaire de la fille de Jean, Vanessa, miraculée des eaux qui ont noyé mère et sœur dans la tragédie que connaissent des milliers de migrants. En prenant inconditionnellement Vanessa sous son aile, Patricia contredit la fatalité des œillères.

Geneviève Damas - photo : Bruno Dalimonte

Patricia est un roman qui se dit en plusieurs « je ». Tour à tour, les trois protagonistes racontent leur version de l’histoire et s’adressent à un interlocuteur pour lui faire part de leur ressenti. Jean Iritimbi raconte l’histoire telle qu’il l’a vécue à Patricia, Patricia à Vanessa, Vanessa à Patricia. Dans ces monologues, chacun dit à l’autre ce qu’il a sur le cœur au moment des faits ; chacun dit à l’autre absolument tout ce qui lui a traversé l’esprit, doutes, malice, faiblesse, dévouement, efforts. Chacun dit à l’autre tout ce qu’il ne pourrait pas lui dire tout haut en soutenant son regard. C’est le roman qui fait office de truchement entre les personnages. Sans lui, la sincérité ne pourrait éclater au grand jour. En jouant sur la possibilité de chassés-croisés qu’offre la juxtaposition de monologues écrits, Geneviève Damas tire d’une singularité du roman tout son potentiel : grâce au procédé littéraire auquel elle recourt, elle dessine de façon convaincante des relations humaines hésitantes, capables de ne s’avouer pleinement que dans l’ombre. Ce n’est d’ailleurs qu’à la fin du texte, quand chacun des trois protagonistes se sera exprimé, que tous les liens qui les unissent se dévoileront avec plus de clarté et plus de nuances. Jusqu’au dernier mot de l’ouvrage, le lecteur est désemparé par les non-dits qui subsistaient encore. Jusqu’au dernier mot, donc, il est tenu en haleine par le désir d’entendre se briser un silence qui lui pèse. Grâce à une écriture orale relativement dépouillée et spontanée, le récit conserve page à page sa tension, sa fraîcheur et son pouvoir d’attraction. Sous les mots de Damas, l’aventure court à grande vitesse et ne souffre de presque aucune longueur :

Il faut que je les trouve, Patricia. Christine et Myriam, je dois savoir ce qu’elles sont devenues. J’irai à Rome. Et si à Rome on ne sait rien, j’irai ailleurs. Je ne peux pas laisser cela comme ça. J’irai jusqu’au bout, je les chercherai sans relâche, dans les îles et ailleurs, je les ramènerai, si elles sont vivantes, je sais que les chances sont infimes, minuscules, il faudrait un miracle pour qu’elles soient encore en vie, un bateau de pêcheur qui modifie sa trajectoire, une planche de salut, un rocher, un hors-bord, mais les miracles, ça existe, pourquoi penser d’emblée que c’est impossible pour les Centrafricains. Et si elles sont mortes, il faut que je trouve leur dépouille, j’irai sur les plages, au fond de la mer, dans les fosses communes, et je les ramènerai au pays, je les ensevelirai dans la terre de nos ancêtres. Elles ne peuvent finir comme des âmes errantes. Dans la famille de Christine, on croyait que les âmes des morts qui avaient reçu une sépulture digne venaient habiter le corps de panthères, pour moi ce n’était qu’une superstition, pas pour Christine. Elle rêvait de devenir une panthère (p. 56-57).

La phrase est fluide et l’histoire défile sous nos yeux sans jamais peiner à évoquer en nous des images. Sans être grandiloquent, le style de Geneviève Damas est cinématographique et visuel. Au milieu du drame, elle laisse toute leur place à des faits quotidiens de micro-importance − ce qui confère au récit un aspect réaliste. Et ce réalisme est au service d’une des plus belles réussites du livre, celle de documenter de l’intérieur la catastrophe des migrants morts en mer. En effet, le roman de Damas − s’il n’en dit à lui seul que trop peu sur la perte d’êtres privés de tout jusqu’à la sépulture − a le mérite d’en raconter une facette à visage humain et sensible. C’est avec humilité que Patricia aborde le sujet : le roman gravite autour du drame et en est imprégné sourdement plutôt qu’il ne le traite frontalement. À nouveau, il s’agit de contourner, d’éviter la confrontation, non pour l’amoindrir mais pour lui donner un effet en fin de compte amplifié. C’est seulement à la fin qu’on saura ce qu’il est vraiment advenu de la sœur et de la mère de Vanessa. C’est seulement à la fin que les personnages auront dit ce qu’ils avaient à dire. Et c’est seulement à la fin que les dernières résistances du silence cèderont. Parce que la fin mobilise tout ce que le roman a patiemment mis en place dans les pages qui précèdent, elle est d’une finesse véritablement touchante.

Sans grande prétention, Patricia est une belle histoire d’amour et d’humanité. Elle donne corps à des chiffres actuels qui demeurent souvent sans visages et nous sort d’une certaine indifférence journalistique. Le roman a la force de la simplicité et offre au lecteur le plaisir de la lecture.

 

Ecoutez l'autrice lire un extrait de son roman, enregistré par SonaLitté :


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Patricia

Geneviève Damas
Gallimard, 2017
136 pages