Les éditions Allia nous ont fait découvrir l'auteur tchèque Patrik Ourednik. Ce traducteur de Rabelais est connu pour manier des styles littéraires très divers, du roman à l’essai en passant par le dictionnaire et la poésie. Le Silence aussi est un recueil de textes qui allient le rire aux larmes et les cieux à la fange.

Un esprit frondeur habite le Silence aussi. Patrik Ourednik se plaît à ramener sur terre ceux qui se laisseraient emporter par une vague de lyrisme. Les titres de ses textes donnent souvent une information trompeuse sur les assemblages de mots que le lecteur s’apprête à lire. Par exemple, le poème Enfance chérie est en réalité une ode au bonheur d’être sale et puant. Le dernier poème de ce recueil, Quand même, allez, c’était la belle ville est du même tonneau, tout comme les deux textes Question et Réponse qui déploient une foule de questions métaphysiques et de considérations religieuses et morales à propos d’un pet de hanneton. Mais dans le Silence aussi, Ourednik ne se contente pas simplement de désacraliser ce qu’il évoque. L’ensemble des textes du recueil interrogent la frontière entre la vie et la mort, entre la parole et le silence, sans qu’aucun parti ne prenne réellement l’ascendant. D’un poème à l’autre, la perspective sur la vie et la mort change du tout au tout : Un homme vivant est jeté à la fosse commune tandis qu’un macchabée revient pour coucher avec sa femme.

Cette interpénétration de la vie et de la mort se retrouve dans pratiquement tous les textes du recueil mais d’autres questions sont traitées en parallèle, notamment celles des lois qui régissent la vie de la communauté. En effet, l’épigraphe qu’a choisie Ourednik est un extrait du Deutéronome, le cinquième livre de l’Ancien Testament qui est aussi un code de lois. Cet extrait provient du châtiment réservé à l’homme qui refuse d’épouser la veuve de son frère, empêchant ainsi la maison du défunt de continuer à faire partie d’Israël. La fameuse loi du talion est évoquée en filigrane dans le texte (C’est arrivé à Horazd)…, où un homme va boire une bière et se fait manger les yeux par un autre. Le frère de la victime se venge sans appliquer la règle d’œil pour œil, dent pour dent, ce qui a de fâcheuses conséquences puisque dix personnes meurent, prises dans le cycle de la violence.

La parole, le plus précieux des dons, aussi est au centre des questionnements de ce recueil de textes. Les mots ne sont pas des abstractions mais sont intimement liés au monde naturel, notamment au règne végétal : dans le Silence aussi, la parole est étudiée dans les ouvrages de botanique, « le verbe éclot », les mots « reviennent de terre », les livre ont des racines. Si cette idée peut surprendre de prime abord, le texte ad infinitum nous rappelle entre autres que, pour certaines religions, le verbe est à l’origine du monde et que la parole est parfois utilisée pour contrer le malheur et les maladies. La parole humaine est présentée comme quelque chose d’essentiel. C’est notamment le cas dans Koval l’intrépide ou Revue de médecine interne où se taire ou perdre la faculté de s’exprimer peut causer la mort : g. Plusieurs coups de bec verseur sur la tête d’un garde-forestier et perte consécutive des fonctions expressives, RMI xxv, 18. (Graves conséquences ! Retrouvé mort 42 jours plus tard dans un tas de pommes de pins. Illustré.)

Cependant, lorsqu’on met en parallèle tous ces textes, on comprend que ce n’est pas tant la parole que l’âme […] sans laquelle le corps humain empeste cent fois plus que toute autre charogne qui est essentielle. En effet, les mots disparaissent petit à petit et trouver la bonne formule relève souvent de l’impossible :

Et voici qu’un mot se lance à travers le larynx escalade la pomme d’Adam traverse la cavité glisse la langue se faufile entre les dents dégouline de la lèvre tombe dans le bouillon et au dernier moment à un doigt de devenir un œil de graisse se retourne et lâche : oui c’est plus ou moins ce que je voulais dire. » Alors, même si « le silence aussi engendre la haine », il apparaît parfois comme un remède : « Que disait-il ? Rien. […] Comment va-t-il ? Beaucoup mieux.

Ce recueil de Patrik Ourednik peut paraître déroutant mais il mérite plusieurs relectures car ses textes multiformes traitent avec humour de thèmes complexes comme les liens entre la vie et la mort, les lois ainsi que la nature de la parole, à la fois mystique et hâbleuse, qu’elle soit grossière ou silencieuse.

Cet article est précédemment paru dans la revue Indications no392.

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Silence aussi

Écrit par Patrik Ourednik
Traduit de l’anglais (E.U.) par Benoît Meunier
© 2012, éditions Allia
Roman, 76 pages