Les parias absolus, les intouchables américains, une caste d’hommes classés bien au-dessous des simples alcooliques, des toxicomanes ou des malades mentaux sans abri. Des hommes inaccessibles à la rédemption, aux soins ou aux traitements, méprisables mais impossibles à éloigner, et donc des hommes dont la majorité des gens souhaitait simplement qu’ils cessent d’exister…

C’est d’eux et par eux (pour eux ?) que ce roman puissant, dense et vaste est mené grâce à un Russell Banks précis durant cinq cents pages haletantes et analytiques. Banks habite à Miami, entre spéculation, monde virtualisé et pauvreté avérée mais mise au ban. C’est donc une sorte de ville de Floride qui est le lieu de la tragédie quasi grecque qui se déroule dans l’opus Lointain souvenir de la peau. Mais ça pourrait être arrivé à côté de chez nous, comme dirait l’autre.

© Harper Collins/Nancie Battaglia
© Harper Collins/Nancie Battaglia

Le Kid est un peu comme ces enfants soldats des contrées mexicaines, argentines ou africaines qui subissent l’empire et la décadence des sociétés que d’autres romanciers pamphlétaires savent mettre en exergue. Le Kid est le héros antihéros du livre. En personnage à peine secondaire, un professeur d’université de personnalité double et trouble enquête sur les sans-abris délinquants sexuels dotés d’un bracelet électronique, sorte de ceinture de chasteté croisée avec un collier de chiens. Le vieux devient le mentor (que le Kid surnomme Alamasse) du jeune dont on ne connaîtra pas le vrai nom.

Le titre du livre implique tout le désespoir de ces personnages qui ne sont plus touchés ni par la loi, ni par les autres humains — seuls quelques animaux pelés, galeux, malades, à sang froid, eux aussi parias, sont les compagnons de route de Le Kid, par exemple —, ni même par le regard du monde. Ils vivent en dessous d’un viaduc, à la sortie de la ville, interdits d’approcher les écoles, les lieux de vie. Ils sont poussés dans le brouillard — qui est la pollution — et dans l’oubli — sauf injonctions d’assistants sociaux plus flics que les flics pour les rappeler à leur condition.

Au-delà de la pénitence que ces à-cotés subissent, nous percevons, à travers le regard du professeur en sociologie (pratique comme personnage pour un romancier comme Russell Banks qui décortique son « quart-monde de l’Amérique oubliée1 »), tout le système détérioré de cette démocratie, toute la perversité de l’eugénisme, du rigorisme, du conformisme, du conservatisme ici américain mais que l’on peut aisément retrouver dans la moitié du monde actuel.

La narration fait alterner la voix des deux protagonistes principaux, de sorte qu’on traverse le livre en étant balancé par un dialogue entre l’un et l’autre parti — Le Kid et le professeur Alamasse. Chacun d’entre eux est porteur de son lot d’archétypes. Le Kid innocent mais coupable de sa naïveté, vierge et sauvage, abandonné par sa mère et par l’école mais serré par la loi, sans droit et sans abri. Le professeur, obèse, solitaire, érudit, surdoué, secret, manipulateur, marié-deux-enfants, grande-maison-grosse-voiture.

La culture de chaque personnage est étroitement décrite, précisément décortiquée, et les strates de lecture de leurs mondes sont nombreuses — sociale, philosophique, légale, humaniste, culturelle.

Les thèmes de l’exclusion, de l’addiction, de la consommation, de la pornographie (de l’image et de l’humain), de la rédemption, chers à Russell Banks, sont traités sans égard pour la morale ambiante. Il y a aussi des impressions post-apocalyptiques dans ce monde entre réel et virtuel/imaginaire. L’oubli des hommes est arrivé. Les témoins sont cependant bien vivants, tels Russell Banks et des comparses comme Howard Zinn, Noam Chomsky, David Simon ou Angela Davis, Maia Angelou, Toni Morrison, des auteurs beat... Leurs textes, leurs idées persistent fort heureusement dans la tradition de la littérature dissidente américaine, descendant plus ou moins directement d’Edgar Allan Poe, de Herman Melville, de Theodore Dreiser et de Sinclair Lewis.

Bonus

Je recommande en amont ou en aval la lecture de cet article enrichissant l’aspect critique de la société américaine écrite par ses écrivains.

Russell Banks est l’auteur du Livre de la Jamaïque (Actes Sud, 1991), Affliction (1992), Sous le règne de Bone (1995), la Relation de mon emprisonnement (1995), Survivants (1999).

Sa Lettre à ma petite-fille à la veille d’une nouvelle guerre est à lire absolument ici dans une traduction française de Pierre Furlan.

En savoir plus...

Lointain Souvenir de la peau

Écrit par Russell Banks
Roman
Traduit de l’anglais (É.-U.) par Pierre Furlan
Actes Sud, 2012
444 pages


  1. Expression de Pierre-Yves Pétillon