À travers le récit d’un Tarzan des temps modernes catapulté dans notre monde asservi aux réseaux sociaux, la Vie sauvage nous renvoie violemment à la vacuité de nos vies d’animaux civilisés, le tout sous la plume d’un Thomas Gunzig boosté aux amphétamines d’un verbe acerbe.

Google View, cette invention qui cartographie le monde dans ses lieux les plus reculés, offre des images quelquefois incongrues. C’est ainsi qu’en dehors d’instantanés attendrissants ou effrayants d’animaux en tous genres, de corps immortalisés dans des situations parfois inconcevables, l’application révèle un jour aux internautes l’image d’un jeune homme « blanc » dans un groupe de jeunes hommes « noirs » au fin fond de l’Afrique. Ce « Blanc », c’est Charles ; et Charles, c’est l’unique survivant d’un accident d’avion survenu quinze ans plus tôt et qui a vu périr ses parents.

Charles se retrouve alors rapatrié dans ce qui lui reste de famille en Belgique, dans une sombre ville moyenne dont son oncle est le bourgmestre nanti d’une femme potiche et dont les enfants sont manifestement de lugubres crétins.   

Vous l’aurez compris, Thomas Gunzig, dans sa Vie sauvage, adopte le point de vue de Charles sur l’environnement social dans lequel il se retrouve littéralement immergé, à son corps défendant, et celui-ci n’est pas des plus bienveillants. Là où on lui montre la modernité, l’évolution et la civilisation, Charles ne voit que des humains corrompus, incapables de sentiments vrais, engoncés dans une existence dont ils ont perdu le sens et le contrôle.

Notre Tarzan, par son extériorité au monde, pose ainsi un regard sans concession sur notre société en perte de repères et en quête de sens (ou l’inverse ?), le tout enrobé par le style acéré d’un Gunzig qui, décidément, nous sert une recette dont il connaît le succès. Sa verve frénétique radiographie notre monde dans ce qu’il a de plus banal mais de plus vil aux yeux de Charles. Tout y passe ‒ et attention, la liste est longue : la superficialité des relations humaines ; l’importance grotesque des réseaux sociaux et d’une vie virtuelle indispensable ; la sacralisation du jeunisme ; la course à la réussite ; le voyeurisme envers la violence ; les déviances sexuelles ; l’incapacité du système scolaire à mener à l’épanouissement personnel ; l’hypocrisie des œuvres caritatives ; la prédominance de l’apparence et des « marques » ; la tristesse de notre architecture ; la morosité de la vie quotidienne ; les tendances des magazines féminins ; la superficialité des discours psys ; et même… la platitude des maximes de Paulo Coelho ! Le tout se déroule à un rythme effréné, on court vers la fin du récit sans presque s’en rendre compte, le verbe enragé nous emporte, les pages défilent, le style corrosif est savoureux et le monde de l’auteur, à la fois loufoque et terriblement réaliste, maintient en alerte d’un bout à l’autre. Bref, ça fonctionne, et plutôt bien.

© Liesbet Peremans.

Thomas Gunzig est un touche-à-tout ; outre son activité d’auteur, il est également scénariste – il a, entre autres, co-écrit avec Jaco Van Dormael le Tout Nouveau Testament – chroniqueur à la radio, dramaturge, professeur, photographe, etc. Ceux qui suivent ses productions ne manqueront pas d’identifier le style décapant de l’auteur, ses formules surréalistes et imagées, son style cynique et sa dynamique hachée mais échevelée empruntée à ses billets radiophoniques.

Décidément, Gunzig a du talent, on ne peut le nier, il nous fait rire à nos dépends car c’est bien de nous-mêmes que nous nous moquons à travers les yeux de Charles. Pourtant, ce style qui fonctionne si bien s’arrête selon moi à un niveau un peu trop superficiel de notre société. Certes, le personnage de Charles en dénonce des travers flagrants et révèle la superficialité de nos rapports humains, conditionnés par des écrans, des réseaux. On rit dans la mesure où nous sommes tout de même conscients de nous-mêmes, de la vacuité des choses après lesquelles nous courons, auxquelles nous aspirons. Le livre manquerait totalement son but si le lecteur ne percevait pas que le roman lui offre un reflet grossi de lui-même et le renvoie dans la position de l’animal sauvage – mais social – observé dans son microcosme.

Néanmoins, même si le récit fonctionne indéniablement, on peut déplorer l’absence de nuances au sein même du déroulement irrévocable des événements mené avec la dynamique digne d’un film d’action. On attendrait en effet qu’à certains moments un temps mort s’impose, que les choses s’installent, que la contemplation joue son rôle catalyseur de sensations et d’émotions. La connaissance littéraire étendue de Charles pallie quelque peu ce manquement par les vers de Verlaine, Baudelaire, Rimbaud, ponctuant le roman de long en large, mais leur évocation reste anecdotique et ne dévoile pas la puissance poétique de ces auteurs dans lesquels Charles semble pourtant puiser toute la profondeur de ses propres sentiments. Car finalement, malgré le tableau plus que noir que cette Vie sauvage nous impose, Charles n’est motivé que par un sentiment noble : l’amour qui le pousse, par tous les moyens – si discutables soient-ils – à vouloir rejoindre sa fiancée, Septembre, restée en Afrique. Ce n’est qu’à la toute fin du récit qu’une trouée ensoleillée perce dans le ciel gris de cette société et que Charles semble percevoir, chez certains personnages, les sentiments réels, humains, dissimulés derrière le masque des conventions.

Malgré une légère carence de variation émotionnelle et rythmique, Thomas Gunzig, avec son nouveau roman la Vie sauvage, réussit à nous prendre au jeu de sa comédie misanthropique et de nos propres imperfections en nous tendant un reflet grossi (si peu, il est vrai), mais avec le style percutant et l'humour corrosif irrésistiblement grinçant qu’on lui connaît.

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La Vie sauvage

Écrit par Thomas Gunzig
© 2017, Au Diable Vauvert
324 pages