Bien que le Collectionneur des lagunes de Jean-Maurice de Montremy puisse être qualifié de roman sentimental, on n’a pas pour autant l’impression de s’offrir quelque plaisir coupable en le lisant. À travers une écriture et une fiction intelligentes, l’auteur dévoile une habileté singulière à retravailler la célébrissime figure de Tchaïkovski.

Au début des années 1980, le musicien et juriste Arnaud Bauer, désirant soigner les blessures d’un amour non partagé, part retrouver son frère dans sa demeure vénitienne. Lors de son séjour au palazzo Mehri, habité autrefois par le docteur Barparoz, mécène de plusieurs artistes du xixe siècle, Arnaud prend connaissance du contenu d’une malle ayant appartenu à l’ancien propriétaire. Un monde d’espionnage et de trahisons se révèle alors à lui. Barparoz était l’indiscret collectionneur de toutes les esquisses, écrits et billets intimes que laissaient derrière eux ses invités, récoltés quotidiennement dans les corbeilles de leur chambre. Cette inconvenance intrépide à l’égard des artistes permet aujourd’hui à Arnaud de découvrir le monde tourmenté d’un résident de marque du palazzo Mehri durant l’année 1893.

Piotr Ilitch Tchaïkovski, huile sur toile, 1893, Nikolaï Kuznetsov
Piotr Ilitch Tchaïkovski, huile sur toile, 1893, Nikolaï Kuznetsov

C’est ainsi que le grand Tchaïkovski, adulé depuis plus d’un siècle pour son génie musical, se révèle être en fait un homme torturé par le désintérêt de son neveu Bob, qu’il avoue aimer plus que comme un simple membre de sa famille. Toute son histoire sentimentale s’avère finalement être une longue histoire de jalousie et de souffrance. Enfermé pour quelques jours en compagnie de Luigi, un serviteur du palazzo qui pourrait bien tenter de jouer avec ses sentiments, mais aussi avec Laurina Marga, une interprète de ses œuvres accompagnée de ses amis, Piotr Ilyitch Tchaïkovski surprend des commentaires dépréciatifs à son égard, et projette son amertume et sa jalousie sur tous les événements qui se trament autour de lui. Il s’attelle à la composition d’un nouvel opéra-ballet dont l’écriture semble avoir des vertus cathartiques : violence et romances ne manquent pas, mais ce sont surtout les nombreuses références et comparaisons qu’il effectue entre ses proches et les personnages issus de son imagination qui laissent penser que le vieil homme se sert de la composition comme d’un exutoire à ses passions blessées.

Jean-Maurice de Montremy n’a pas la prétention de s’approprier l’univers musical du compositeur, univers qui n’occupe finalement pas une place prépondérante dans le roman. Il s’empare en revanche du personnage historique — ce qui est déjà audacieux — pour réinventer son univers psychologique, sa vie sentimentale avant tout. L’environnement vénitien n’est, lui non plus, pas vraiment exploité. Cela peut paraître surprenant mais permet finalement de dépeindre l’introspection de Tchaïkovski plutôt que le monde qui l’environne. Au moyen d’une écriture parfois agréablement ampoulée, l’auteur crée un intelligent jeu de relations entre le narrateur Arnaud Bauer et Piotr Ilyitch Tchaïkovski.

Jean-Baptiste Olive (1848-1936). Venise, la place Saint-Marc, 1893
Jean-Baptiste Olive (1848-1936). Venise, la place Saint-Marc, 1893

Arnaud entreprend donc de reconstituer, sur un arrière-fond d’enquête, l’histoire du compositeur et celle de ses douleurs grâce aux informations trouvées dans la malle du docteur Barparoz — le collectionneur des lagunes du titre qui, notons-le, n’apparaîtra pas une seule fois dans l’histoire. Tout un réseau de ressemblances se dessine alors entre la vie du musicien et celle du narrateur, notamment en ce qui concerne les événements, les prénoms d’aujourd’hui et ceux d’autrefois. La comparaison s’effectue naturellement, elle se présente comme telle, sans prétention et sans se dissimuler. Le passage d’un niveau de narration à l’autre, d’Arnaud à Tchaïkovski, s’effectue cependant toujours astucieusement, et des incursions du narrateur viennent subtilement déconstruire le fil continu du récit vénitien pour empêcher le lecteur de vraiment s’y abandonner au risque d’oublier le premier : tout au long du roman, une place nette lui est ainsi laissée pour l’interprétation des faits.

L’épisode vénitien de la vie de Tchaïkovski est une pure invention. Jean-Maurice de Montremy s’est donné la liberté de s’offrir quelques jours de la vie du compositeur pour les réinventer, les réécrire selon sa fantaisie propre. De la même manière, le lecteur ne devra pas hésiter à laisser de côté les résidus des cours de critique historique qui peuvent subsister dans sa mémoire pour accepter de bout en bout la fiction qui a pris, brièvement, sa place parmi les faits authentiques. Cet abandon lui révélera alors une plume inattendue, un récit novateur et inhabituel, bref, une agréable surprise.

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Jean-Maurice de Montremy
Le Collectionneur des lagunes
Pierre-Guillaume de Roux Éditions, 2014
265 pages