Poète, romancier, essayiste, traducteur et écrivain-voyageur, Albert t’Serstevens (1886-1974) est avant tout un raconteur d’histoires. Contrebandier des lettres, t’Ser, comme le nommait son complice Cendrars, se fichait pas mal de la littérature et de la postérité. Refusant l’étiquette romantique de l’écrivain, il se voyait avant tout comme un homme libre qui écrit des livres pour le plaisir et l’aventure.

Même s’il s’en défendait, Albert t’Serstevens fut un auteur prolifique et talentueux — plus de septante livres publiés ! — qui a réussi, avec une modernité étonnante, à dépasser les genres, mêlant avec aisance poèmes en prose et récits de voyage. Son œuvre protéiforme, riche et vivante, le place dans le sillage de ces auteurs curieux à l’écriture musarde et jubilatoire. Outre Cendrars, l’ami de toujours, ses compagnons littéraires se nomment Fleuret, Mac Orlan, Suarès ou Tailhade. Oui, rien que cela !

Né à Bruxelles en 1886, notre homme est issu, du côté de son père flamand, d’une famille de magistrats. D’esprit plutôt anarchiste, il se démarque rapidement de cette lignée à laquelle rien ne semble le relier. On se rappellera, pour l’anecdote, qu’en 1873 son oncle le juge Théodore t’Serstevens condamna Verlaine à deux ans de réclusion pour avoir tiré sur Rimbaud à Bruxelles. Après un voyage en Égypte, il s’installe définitivement dans la banlieue parisienne en 1910 où il occupe, entre autres, un emploi de commis de librairie. Très vite, il se tourne vers la littérature et publie dès 1911, chez Messein, un recueil à compte d’auteur, Poèmes en prose, d’inspiration symboliste. La rencontre déterminante se déroule en 1913, dans l’atelier du peintre Robert Delaunay. C’est le début d’une amitié de plus de quarante ans avec l’auteur de la Prose du transsibérien dont il témoignera en 1972 dans son livre de souvenirs, l’Homme que fut Blaise Cendrars. Ce dernier évoquera d’ailleurs le mariage de son ami, à Tahiti, avec une jeune illustratrice de la famille du graveur Gustave Doré, dans Bourlinguer (1948).

[…] t’Serstevens séjourne actuellement aux Marquises, où il bourlingue d’île en île, d’Hiva-Oa à Nuku-Hiva, à Va-Pou, à l’atoll de Napuku, s’est marié le 4 février 1947 à Papeete avec Amandine Doré, m’écrit-il, fait frère avec les doux indigènes qui l’ont surnommé TETEVINI et lui ont offert un tamaara ou festin monstre…

Lecture-plaisir, au cœur même de la complicité qui se lit dans ce compte rendu de la correspondance échangée entre ces deux gentilshommes de fortune littéraire. Cendrars poursuit en recopiant la fin d’une lettre que lui adresse t’Ser et qu’il juge chargée de mélancolie.

[…] ces admirables Marquises, où je finirais ma vie si je n’étais un incurable civilisé, avec quatre mille ans de lectures dans le ciboulot. Comme nous voudrions, Amandine et moi, t’avoir avec nous !...

Voilà soulevé, en quelques mots, le paradoxe t’Ser, celui du voyageur passionné, curieux, attiré tant par le soleil large de l’horizon que par l’ombre feutrée de la bibliothèque. Car notre flibustier de la littérature est aussi un peu bibliophile, musardant, lors de ses brefs retours à Paris, entre les cartons des bouquinistes. On lui doit notamment, selon Cendrars, un article retentissant en 1921, dans la revue Comoedia 1, sur le roi des libraires de Paris, Chadenat. Autant d’Escales parmi les livres, qu’il publie en 1969 aux Nouvelles Éditions latines, et dans lesquelles il revient, parfois sans concession, sur les livres qui l’ont accompagné. Ce fureteur de bibliothèques peut aussi à l’occasion se retirer, se cloîtrer pour entreprendre une traduction du latin ou proposer en français moderne une version intégrale du livre de Marco Polo, qu’il préface en 1955, année de parution de son récit Mexique, pays à trois étages (Arthaud). L’homme devient vite insaisissable, une forme de tournis s’empare du lecteur avide de découvrir l’œuvre et l’auteur dans son ensemble. Cendrars, à nouveau, parle de sa curiosité insatiable, des marges des livres qu’il annote, couvertes de renvois et de remarques toujours pertinentes. Décodeur de textes et de mondes, t’Ser fait assurément partie de ces écrivains mirandoliens pour lesquels chaque note de bas de page compose une cartographie nouvelle. Récits-gigognes, fragments de lectures commentées qui s’entrelacent et qui deviennent, sous la plume du nomade, une jungle dont il est difficile d’épuiser le territoire.

À l’issue de la Première Guerre, ce sera donc pour lui le commencement de sa « vraie vie », celle du Vagabond sentimental, titre d’un de ses premiers romans qui paraît chez Albin Michel en 1923. Difficile d’imaginer aujourd’hui suivre, pas à pas, l’itinéraire fou du tsar des bourlingueurs tant le rythme de ses déplacements est effréné. Italie, Espagne, Portugal, Colombie, Chili, Mexique, Sardaigne, Maroc… La liste est impossible à établir avec précision. Puissance de l’imagination quand il se lance dans des romans de flibuste (les Corsaires du roi), réalisme poétique dans ses récits de voyage où se mêlent adroitement mœurs, légendes et références textuelles. À l’instar d’un Monfreid, t’Serstevens s’émerveille et s’amuse constamment. De livresque, sa connaissance de la géographie est devenue pratique ; cette géographie justement, qui, comme le souligne le poète écossais Alasdair Gray, a perdu sa pertinence du fait qu’il n’y a plus aujourd’hui ni proche ni lointain, celle-ci reste pour notre poète ucclois un terrain d’appropriation des distances. Inutile de préciser dès lors qu’il refusa le siège proposé par Maurice Genevoix à l’Académie française. Crainte de l’inertie sans doute, bêtise des « assis » aurait dit Rimbaud ! D’autres départs encore, Grèce, îles Marquises, Sicile, Yougoslavie, Turquie et l’écriture encore comme viatique.

Les premiers écrits décadents, vaguement scabreux, sont loin désormais. Il lui faut impérativement suivre le chant des pistes, selon l’expression d’un autre écrivain-voyageur, Bruce Chatwin.

Malheureusement méconnus et peu réédités, les livres de t’Serstevens méritent pourtant le détour. Prisées des collectionneurs avertis, les éditions, désormais épuisées pour la plupart, trouvent souvent acquéreurs dans les salles de ventes à des prix tout à fait raisonnables. Juste retour des choses ! Témoignage sans doute aussi d’un intérêt croissant pour ces ouvrages que l’on dit du second rayon mais qui renseignent, plus que tout autre, sur le style de cette génération d’écrivains de l’entre-deux-guerres poussés par le vent de l’aventure et de l’exotisme.
Naturalisé français, notre t’Ser national s’éteindra dans la maison de Neuilly-sur-Seine où il n’aura vécu finalement que l’espace de quelques escales. Lui qui allait les mains dans les poches regarder les femmes dans les ports et qui se sera marié quatre fois ; lui dont l’écriture n’était en somme qu’une manière de gagner de l’argent pour pouvoir repartir, il ne se considérait que comme passeur, mais un passeur sans nul doute considérable !

Cet article est précédemment paru dans la revue Indications no398.

En savoir plus...

À lire

Les nouvelles de Bernard Quiriny :
Contes carnivores, Seuil, 2008
Une collection très particulière, Seuil, 2012

Xavier Mauméjean, American Gothic, Alma, 2013

Philip K. Dick, Le Maître du Haut Château, J’ai lu «Nouveaux Millénaires», 2012 (1962)

Norman Spinrad, Rêve de fer, Gallimard, « Folio SF », 1972