Le nouveau roman de Maylis de Kérangal était grandement attendu pour cette rentrée littéraire ; l’écrivaine est l’une des têtes d’affiche de la rentrée Gallimard – chez Verticales – avec Un monde à portée de main. On s’impatientait de retrouver la poésie touchante qui avait fait le succès de Réparer les vivants. Pourtant, un goût d’inachevé nous reste en bouche.

Le cadre est enchanteur et romanesque pour les amoureux de l’art : l’univers de la peinture décorative, de l’imposture du réel, de l’art invisible, celui où le peintre doit s’effacer derrière son sujet. Le thème du livre, ne nous y trompons pas, est pourtant bel et bien l’art au sens large et évoque, grâce à la périphrase picturale, l’art de la littérature qui procure à son lecteur la sensation du réel.

C’est avec un immense plaisir qu’on retrouve la précision stylistique de l’auteure lorsqu’elle pose des mots sur la peinture. Dans Réparer les vivants, les actes médicaux étaient poétisés ; ici, ce sont les coups de pinceau, la précision des images, la volonté de réel dans le factice qui créent une symphonie savamment orchestrée.

[...] le trompe-l’oeil doit faire voir alors même qu’il occulte, et cela implique deux moments distincts et successifs : un temps où l’oeil se trompe, un temps où l’oeil se détrompe ; si le dévoilement de l’impostura n’a pas lieu [...] cela signifie que l’on se trouve face à une idiotie, face à un procédé, à une supercherie, alors la virtuosité du peintre, l’intelligence de son regard, la beauté de son tableau, tout cela ne peut être reconnu, tout cela demeure hors d’atteinte.1

L’acte créateur est célébré grâce aux mots. Ce jeu de va-et-vient entre peinture et littérature est assez jouissif puisqu’il instaure un dialogue savoureux entre les deux arts. La plume de l’autrice rend merveilleusement ces aspects, on se laisse entraîner au gré des couleurs, des pigments, des odeurs de peinture et des produits qui les composent. Là, conformément aux attentes, Maylis de Kérangal nous porte : repus, on tombe inexorablement amoureux de ce monde feutré, fait de couleurs et de lumières, de silence et de concentration.

La justesse des émotions et des sentiments émeut le lecteur en ce qu’elle le renvoie à la nostalgie de ses propres amours amicales de jeunesse.

Un triangle amical forme la base du récit : Paula, Jonas et Kate se sont connus durant leur formation en peinture décorative à la rue du Métal, à Bruxelles. Sans réellement être entrés dans leur vie respective, ils ont recréé, durant les mois de leur apprentissage, un noyau dur et rassurant, de ceux qu’on crée entre étudiants. La force de leurs expériences communes les a irrémédiablement liés, leur relation s’est distendue avec le temps, mais demeure au fondement de leur identité.

Leur vie commune incorpore les silences, les absences, les esquives, n’exige pas de tout voir, n’exige pas de tout savoir de l’autre, de tout gratter, de tout racler, n’exige pas tout, mais compose avec ce qui résiste en dedans et se tient retenu, impartageable. Certains iront jusqu’à dire qu’ils ne se parlent pas, mésestimant la densité de leur pudeur, l’intimité qui fraye sous le langage, l’intelligence infra-verbale qui circule entre ceux qui agissent côte à côte […]2

La justesse des émotions et des sentiments émeut le lecteur en ce qu’elle le renvoie à la nostalgie de ses propres amours amicales de jeunesse ; la complicité des trois est palpable, le verbe précis et touchant. Cependant, si la première partie du roman jongle admirablement entre ce triangle naissant, la prégnance de l’art pictural et un va-et-vient temporel savamment dosé dans le présent et le passé des personnages, la seconde partie, elle, tombe maladroitement dans le sentimentalisme.

L’étau se resserre sur Paula et Jonas, leur attirance de jeunes adultes prête à être assumée une fois leurs vies respectives sur les rails. Si la peinture demeure un sujet central, des incursions anecdotiques distraient le lecteur et desservent la force de son évocation. Le récit s’éloigne ainsi quelque peu de son sujet, car il peine à rassembler réellement les personnages conjointement à l’art qu’ils pratiquent, laissant la sensation de deux histoires superficiellement annexées l’une à l’autre sans qu’une réelle union narrative ne s’opère. À l’instar du panneau de bois qui donne l’illusion du marbre, l’ensemble sonne creux et les relations humaines sont tantôt touchantes, tantôt superficielles. Elles souffrent d’un manque de cohérence et créent un déséquilibre certain.

Un monde à portée de main est donc, comme on l’attendait, un roman au style impeccable, mais qui s’essouffle : à vouloir trop en faire, on se pose la question de la nécessité de certains passages. Si la peinture est un prétexte à une histoire d’amour, le personnage de Kate apparaît superflu (et superficiel) ; de même que l’évocation des attentats de Paris, bien anecdotique, mais qui est pourtant supposée être un élément psychologique important dans le chef des personnages.

On balance donc entre la délectation stylistique et la déception narrative. Certains passages manquent de profondeur et semblent trop vite écrits pour mener à la conclusion et au happy end, eux aussi trop convenus et trop accommodants. En somme, un agréable moment de lecture, certes, mais décevant quand on connaît la profondeur et la justesse de certains sujets abordés précédemment par l’autrice.

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Un monde à portée de main

Écrit par Maylis de Kérangal
Édité aux éditions Verticales, 2018.


  1. Maylis de Kérangal, Un monde à portée de main, Paris, Verticales, 2018, p. 56. 

  2. Op. cit., p. 86.