De l’indicible, un regard sur la relation mère-fille, les dégâts de la guerre, le dévoilement d’un secret… Outre-Mère de Dominique Costermans est un plongeon dans les abysses d’une histoire familiale.

« Lucie, tu veux bien monter dans le bureau de Papa ? » Nous sommes en 1969 et Lucie, dans les préparatifs de sa première communion, est conviée à pénétrer dans le bureau paternel afin de choisir l’image pieuse qui ornera le sacro-saint souvenir de l’événement. Pour le texte, la décision est déjà prise. Sa mère, Hélène, en dévoile la source : un signet dévot, une relique du passé, un souvenir daté mais qui fait signe et jaillit à la surface pour faire modèle… le souvenir d’une première communiante dénommée Hélène Morgenstern. Mais qui est cette Hélène ? Une amie de classe, lui répond sèchement sa mère… « L’affaire est close. Lucie sait que, dans cette famille, il y a des questions à ne pas poser et des sujets à ne pas aborder. Mais c’est la première fois qu’elle en prend vraiment conscience. » Et cette conscience, Lucie ne cessera de l’aiguiser, obstinément, minutieusement, au fil des ans ; elle exhume l’histoire familiale maternelle, excave les liens étranglés ou refoulés, plonge dans les tréfonds d’un secret, d’un héritage inavoué.

« D’Hélène, ma mère, c’est comme si j’étais née de rien. De presque rien. D’Hélène, j’ai aussi hérité ce grand silence. Ce secret en creux. Ce tabou parsemé de petites traces, comme autant de cailloux blancs qui m’ont guidée vers la véritable histoire de Charles Morgenstern. Que je veux raconter aujourd’hui. […] Je l’écris pour mettre à plat, comprendre, reconstituer, mettre de l’ordre. Pour transmettre. » L’auteure réussit le véritable tour de force de la transmissio, dans le premier sens du terme, puisqu’elle nous livre une traversée, un trajet envoûtant porté par la transgression de la loi du silence.

Dominique Costermans
Photo Claire Allard

Dans un jeu de tissage humain, Dominique Costermans démêle le fil précieux des liens familiaux. Par son enquête, la narratrice enraye la machine à fantôme et ose dessiner le visage de l’indicible, ce Charles Morgenstern, juif, bruxellois, indicateur de la Gestapo durant la Deuxième Guerre mondiale, pour enfin conjuguer au présent cette histoire, afin que le non-dit ne tourmente plus mais que son expression – au sens étymologique du terme – irradie les personnages en présence et leurs descendances.

« Dans les caves de cette histoire dont personne ne m’a donné les clés, j’ai trouvé des cadavres et des monstres ; quelques trésors, aussi. J’ai trié, rangé, empaqueté, nettoyé les toiles d’araignée et chassé la poussière. Ça m’a pris des années. Et maintenant, je suis assise sur mes caisses et je ne sais pas par où commencer. » D’un déroulé atypique, la structure du récit surprend. On suit, avec Lucie, le cheminement d’une reconstitution, on cogite avec elle sur ce puzzle qu’elle tente de reformer et dont les pièces, glanées au gré de ses recherches, tantôt angoissantes, tantôt lumineuses, s’entremêlent, s’entrechoquent, parfois, pour enfin s’attacher à une source de vie et à sa ténuité. La construction des personnages est progressive. Fruit d’une investigation labyrinthique et émotionnellement périlleuse pour la narratrice, c’est par touche que des éléments sur le passé de ses personnages sont dévoilés et que leur psychologie se construit. Le récit s’affranchit de la trame séquentielle, rompt avec la narration chronologique, et, pourtant, l’écriture et l’organisation des fragments d’informations offrent une lecture linéaire, dans un tissage complexe où chaque élément trouve sa place et apporte signification et cohérence à l’ensemble. L’enquête est rythmée en quatre temps : « La quête », « L’œuvre au noir », « La délivrance », « Épilogues et épitaphes ». Un parcours vers une sorte de magnum opus, la transmutation du poids du secret vers la précieuse libération de la parole des différents êtres en présence, pour, enfin, une respiration paisible… tant pour les personnages que pour le lecteur.

Un récit écrit à la première personne qui se développe en une suite de phrases concises ; une syntaxe parfois minimale, un langage de temps à autre elliptique, sans pathos, duquel jaillit un style enlevé. Une écriture limpide, fluide et aspirante.

Paru chez Luce Wilquin début 2017, Outre-Mère est le premier roman de Dominique Costermans. Si ce nom n’est pas inconnu des lettres belges, c’est que l’auteure est une nouvelliste notoire et que ses nombreux recueils lui ont valu une certaine renommée dans le champ littéraire du texte court. Néophyte du genre, elle confirme pourtant, avec son roman, sa place parmi les plumes féminines de la littérature belge francophone contemporaine.

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Outre-Mère
Écrit par Dominique Costermans
Luce Wilquin, 2017
176 pages