Paris, le 11 octobre 2018 Vincent Delerm © Julien Mignot

Mardi 8 octobre, Vincent Delerm était chez Pias à Bruxelles pour un showcase, prélude à la parution de son nouvel album Panorama, et à la vision de son premier film, Je ne sais pas si c’est tout le monde. Une prestation musicale et une projection sous le signe du partage.

Vincent Delerm, en concert, est proche des gens. C’est avec délicatesse, humour, et de façon ludique, qu’il entretient avec son public une interaction particulière. À la vision de son singulier premier film, ce soir-là en sa compagnie, on constate que Vincent Delerm, le cinéaste, entretient le même type de rapport avec les autres. Ici en étant davantage réceptif, en leur donnant la parole. Pour la réalisation de ses deux nouveaux projets d’album et de film, deux œuvres distinctes mais étroitement liées, l’auteur-compositeur s’est davantage encore tourné vers les autres.  

Vincent Delerm a collaboré avec des proches et une série d’artistes aux parcours et aux pedigrees bien différents. Sur l’album Panorama, on retrouve par exemple Peter von Poehl, Rufus Wainwright, Voyou, Keren Ann ou encore les Girls in Hawaii sur le titre Fernando de Noronha. Antoine Wielemans et Lionel Vancauwenberghe des Girls in Hawaii étaient aussi présents chez Pias dans le public entourant Vincent Derlem au piano, dans ce cadre intimiste et chaleureux. La petite foule de spectateurs a eu droit à l’écoute en primeur de ce nouveau titre réalisé avec les musiciens belges, sur lequel Vincent Delerm a apposé en live quelques délicates notes au piano.

Dans son film Je ne sais pas si c’est tout le monde, un documentaire sous forme de journal intime à plusieurs voix dans lequel il recueille des confidences et souvenirs de plusieurs personnalités et proches, il s’est entouré notamment d’Alain Souchon, de Jean Rochefort dont il a tourné sa dernière apparition au cinéma, des comédiens Emmanuel Noblet et Vincent Dedienne, de la jeune chanteuse touche-à-tout Aloïse Sauvage ou encore du journaliste sportif Vincent Duluc et de la cinéaste Alice Rohrwacher. Un des morceaux de l’album est directement relié au film : il s’agit de la chanson titre « Panorama », un morceau emblématique du disque réalisé par French 79, aux notes de synthé et au rythme entraînants et à la belle ampleur émotionnelle. En effet, tel un collage sonore, on entend en alternance la voix de Vincent Delerm et d’émouvants extraits de témoignages de personnes de son film, ainsi qu’une archive sonore dans laquelle on reconnaît la voix de François Truffaut.

Sur son nouvel album Panorama, les compositions sont plus rythmées et diversifiées que dans ses albums précédents, ce qui est aussi dû à la variété des artistes conviés. Les arrangements brassent des sonorités pop et électro et sont aussi plus cinématographiques, suscitant davantage d’images et de sensations. En auteur-compositeur, féru de photographie, fervent admirateur de cinéma, notamment celui de la nouvelle vague, il n’est pas étonnant de trouver dans ses chansons une présence au premier plan du septième art : Delerm convoque notamment Fanny Ardant et un Deauville sans Trintignant, François Truffaut, François de Roubaix, Marceline Loridan-Ivens dans le film Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin. Précisons d’emblée que Je ne sais pas si c’est tout le monde semble proche de ce dernier film documentaire représentatif du début des années soixante, par son éventail de témoignages, cette façon qu’il a, discrète, de prendre le pouls d’une époque. Mais Delerm privilégie ici des échanges en intérieur plutôt que dans la rue, selon un dispositif plus intimiste. Ainsi dans son titre phare Panorama, le plus ouvertement cinématographique de l’album, on entend donc Truffaut sur le tournage de La Nuit Américaine nous dire que « les films avancent comme des trains dans la nuit ». Tandis que sur Vie Varda, il rend hommage à l’humilité, la modestie et l’esprit d’ouverture de la cinéaste. Le rapport à l’autre, les souvenirs passés et le présent, les liens étroits entre la vie et le cinéma imprègnent ces sons et ces images raffinés.

Son premier film est donc en phase avec ses chansons, et peut-être plus encore celles des derniers albums. Parce qu’à l’image de ce film, les textes se veulent plus près encore des émotions, des sentiments, du ressenti. Dans son Panorama, Delerm nous dit ici et là : « se retrouver dans la pièce et ressentir une émotion » ; « sentir mon cœur qui bat la chamade » ; et « je sais cette chanson-là, River Man, les violons à chaque fois, le cœur qui tombe en panne. » Le cœur du film nous fait vibrer également, car il plonge aussi dans les souvenirs et va à l’os des sentiments. Les témoignages et les confidences que récolte Vincent Delerm sont autant d’instants filmés qui semblent comme suspendus. Et ce qui est beau aussi bien dans ses chansons que dans son film, est qu’on y décèle toujours de la sincérité : il échange avec les autres, ouvre des boites à souvenirs, mais toujours à hauteur d’homme, avec retenue et délicatesse. Ces différentes voix, en prise avec le passé et la mémoire, résonnent alors avec les nôtres.

Voici, en préambule, quelques moments clés tirés des rencontres que vous ferez lors de la projection du film : l’acteur Jean Rochefort qui nous raconte une truculente anecdote avec une inconnue ; Alain Souchon, le casque sur les oreilles, qui écoute les déclarations que lui fait son ami Vincent, dont un charmant souvenir d’enfance qui lui est dédié, tandis qu’on décèle alors sur les traits du visage du chanteur, son ainé, une vive émotion. Delerm recueille également les confidences d’Aloïse Sauvage, rappeuse, danseuse et artiste de cirque dont les multiples talents, la fougue et la fièvre artistique lui ont donné envie de la rencontrer. Elle se livre à la caméra sur son parcours mais aussi danse, exprime par son corps sa liberté, sa présence au monde.

Le film a une structure narrative éclatée, morcelée : les différents intervenants et leurs témoignages s’enchainent sans qu’il y ait de liens directs entre eux, jusqu'à un habile entremêlement poétique de ses diverses vies et paroles. C’est ce qui fait tout l’intérêt du film et qui nous émeut : qu’il ne réponde pas à un postulat précis, ne suive pas une ligne droite, mais enregistre des moments d’échanges, des bribes de conversation, et surtout des émotions, à la portée très différente. Au fil des rencontres et des échanges, nous passons d’un lieu à un autre, des intérieurs aux contours peu identifiables avec parfois en arrière-plan un fond noir, théâtral, indistinct, ce qui permet de renforcer à l’écran la présence de l’interlocuteur. Un cadre spatio-temporel difficilement discernable et un hors-champ très étendu qui donnent au spectateur la possibilité de déployer son imaginaire, de joindre ses pensées aux paroles prononcées, de créer ses propres images sur les mots.

On ressent dans ces plans très nets, dépouillés et assez esthétisants l’influence de la photographie chez Delerm, avec, soit ces plans fixes où les personnages se livrent et sont filmés de façon presque statique, soit ces séquences où ils sont emportés dans le mouvement : la dernière marche émouvante de Jean Rochefort dans la nuit, les élans physiques du corps d’Aloïse Sauvage. Nous passons du noir et blanc à des couleurs flash, du rouge, une image bleutée. Le film dégage alors une belle harmonie visuelle qui oscille entre l’immobilité et le mouvement, le tout inscrit dans le défilement du temps.

Ce que met alors en scène, en son et en image Vincent Delerm, dans ses chansons et son film, ce sont les souvenirs, les émotions ressenties sur le vif, que nous avons nous aussi peut-être déjà vécus. Quelle place faut-il leur donner ? Comment nous touchent-ils ? Et toujours avec le cœur qui bat la chamade.

En savoir plus...

 

Panorama

Vincent Delerm
Tôt ou tard, 2019