Pour beaucoup d’Iraniens, il est déjà une légende : à seulement 39 ans, Mohsen Namjoo a déjà marqué la musique iranienne, tant populaire que classique, de son empreinte iconoclaste. Passeur, il tisse des textes où se mêlent la poésie persane classique (des poètes comme Hafez ou Rumi) et la poésie contemporaine, souvent soulignés d’un humour désespéré. Musicien, il est aussi un maître du setâr1, dont il se sert pour marier la musique persane traditionnelle avec le jazz, le rock et le blues.

© Babak Payami
© Babak Payami

Nous avons rencontré Mohsen Namjoo le 14 février 2015, quelques minutes avant son premier concert à Bruxelles, dans les coulisses de la magnifique salle Henry Le Bœuf2 du Palais des Beaux-Arts. Une rencontre qui était pour nous chargée d’émotions, comme elle l’aurait été d’ailleurs pour beaucoup d’Iraniens vivant à l’étranger, tant sa musique nous accompagne intimement depuis des années. Son accueil et sa générosité ont donc été d’une simplicité et d’une modestie d’autant plus touchantes.

(Retrouvez également Mohsen Namjoo dans l’épisode 25 de notre feuilleton This is your song !)

Pouvez-vous nous dire un mot sur le groupe avec lequel vous êtes actuellement en tournée en Europe ?
ecfff5df21ea284C’est vrai que j’ai joué avec pas mal d’orchestres différents depuis plusieurs années. Pour cette tournée, ce sont quelques-uns des musiciens qui ont collaboré à l’enregistrement de mon dernier album, Trust the Tangerine Peel. Pour une question d’agenda et de budget, tous n’ont malheureusement pas pu nous accompagner. Il s’agit de musiciens très expérimentés, particulièrement le bassiste, Kasra Saboktarin, mais aussi notre percussionniste, Habib Meftahboushehri et notre musicien de kamânche3, Keyavashe Nourai.

Peut-on parler de votre musique comme d’une fusion des genres ?
Je pense que c’est le terme le plus juste actuellement, parce que j’ai toujours un problème pour définir ma musique d’un seul mot. Alors si l’on prend comme argument que ce que je propose est de relier des éléments qui d’habitude ne communiquent pas entre eux, oui, on peut dire que c’est une musique de fusion.

Sur votre dernier album, vous mélangez vos compositions à celles d’autres musiciens, d’Eric Clapton à Kurt Cobain. Vous avez déjà chanté en anglais en public, mais envisagez-vous un jour d’enregistrer des chansons ou un album en anglais ?
Non, je ne pense pas. La découverte de cette langue et de sa poésie, comme de la vie dans cet univers-là, c’est un jeu qui a commencé très tard pour moi et je n’ai donc pas cette envie.
Pour la musique, c’est diffèrent parce que ça tient plus à une ressemblance de gammes et de notes. Par exemple, entre Layla d’Eric Clapton et la musique nava d’Iran, il n’y a pas beaucoup de différences, du moins pour moi en tant que musicien. J’essaye de montrer aux auditeurs à quel point il est facile, en changeant uniquement le chant, de faire un aller-retour entre ces deux chansons. Pour le dire autrement, je veux exposer cette analogie, les mettre l’une à côté de l’autre et montrer leur proximité.
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Mais pour revenir à la question de la poésie, il s’agit là d’un autre monde et c’est alors très diffèrent. Si je voulais écrire de la poésie en anglais, c’est qu’il y aurait une ambition à vouloir gagner des auditeurs et des spectateurs, à vouloir entrer sur la scène internationale en quelque sorte. Ce n’est pas une bonne idée selon moi, parce que c’est un jeu auquel je ne suis pas sûr de gagner : vivre et être inspiré par une langue exige une profonde connaissance de celle-ci. Tout au moins dans la mesure où je voudrais en jouer comme du farsi4. Donc si je veux être ambitieux, et rencontrer un nouveau public, je préfère plutôt simplifier mon chant, ce qui revient plutôt à puiser dans mes racines iraniennes.

Ceci dit, votre public iranien apprécie particulièrement la qualité de vos paroles, et notamment votre manière de jouer avec les mots et les références de la poésie traditionnelle : maintenant que vous jouez souvent devant un public qui ne comprend pas le farsi, comment ressentez-vous ce décalage ?
Justement, quand je pense à eux, je pense que la solution est d’aller vers une musique plus simple, qui soit compréhensible avant tout musicalement, donc par tout le monde. Lorsque je chante un chant du Khorasan5, j’en explique l’origine et je pense que ça peut déjà transmettre beaucoup de choses. Tandis que si je veux entrer dans une relation directe avec les gens, la solution de dire la poésie dans leur langue m’est impossible : même si je chantais en anglais, ce ne serait pas pour tout mon public.

Pensez-vous qu’un artiste iranien ait un rôle politique à l’extérieur de l’Iran ?
Non, je ne pense pas qu’un artiste iranien puisse influencer ou changer directement la situation à l’intérieur de l’Iran, ce serait un peu naïf de penser que c’est possible. Mais plutôt que de poser la question du rôle des artistes, il faut se dire qu’ils représentent une forme d’espoir. Et ces dernières années ont vu émerger beaucoup d’artistes et de musiciens iraniens. Peut-être ne sont-ils pas tous formidables, mais c’est un signe très positif pour la société iranienne. Si chacun d’entre eux s’exprime avec sincérité, la culture iranienne en général a forcément tout à y gagner.

© Danish Saroee
© Danish Saroee

La poésie et l’art ne sont-ils pas révolutionnaires par définition ?
Je ne crois pas en la révolution. En tout cas l’art, en ce qui me concerne, n’advient pas dans la révolution, ça arrive dans le calme.

Venez-vous d’une famille d’artistes ?
Non, pas du tout, mais il y avait un intérêt pour la poésie dans notre famille. Mon père était comptable, je viens donc d’une famille de la classe moyenne. Deux de mes frères et sœurs sont professeurs et calligraphes. L’un de mes frère a cependant joué un rôle important dans mon développement artistique, c’est lui qui a allumé la flamme de l’art en moi : quand j’apprenais un poème par cœur, je recevais toujours un cadeau (rires).

Depuis combien de temps avez-vous quitté l’Iran ?
Je suis arrivé en Europe en 2009. J’ai séjourné pendant une année à Vienne. Ensuite, je suis parti vivre en Californie et depuis 2012, j’habite à Brooklyn, New-York.

Avez-vous la nostalgie du pays ?
Ce n’est pas aussi difficile qu’on le pense souvent. Bien sûr, il y a un jugement qui m’enverrait en prison si je retournais là-bas… Mais c’est l’Iran, on peut toujours s’arranger (rires). Quoi qu’il en soit, je n’ai pas envie d’y aller, je n’y ai plus de liens forts.
Après mon départ, la première année a été difficile. Puis en Californie, tout était temporaire et je pensais que ma vie tenait dans une valise. Mais cela fait deux ans que j’habite à New York et je m’y sens comme chez moi, je me sens bien.
J’avais des racines en Iran qui sont en train de disparaitre. Ma mère, par exemple, que je n’ai plus d’espoir de revoir parce qu’elle est trop malade et plus vraiment consciente. C’est tragique mais en même temps ça me soulage, parce que je suis moins inquiet.
En ce moment, je suis heureux dans la vie, même si elle va toujours avec son lot de problèmes, comme pour tout le monde. Mais je ne me sens pas du tout en exil, un sentiment que je n’éprouve et que je n’aime pas. Ce serait justement en Iran que je vivrais en exil. Ceci dit, je ne doute pas que dans quelques années certaines choses commenceront à me manquer.

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  1. Un luth à manche long et à trois cordes originaire d’Iran et parent du sitar indien 

  2. Une salle dont il soulignera, épaté, la merveilleuse acoustique à plusieurs reprises pendant son concert… 

  3. une famille d’instruments à cordes frottées d’origine iranienne 

  4. le farsi est la langue persane ou iranienne 

  5. Région située dans le nord-est de l’Iran.