Quand deux courants musicaux se rencontrent, tantôt le croisement est temporaire et meurt, tantôt il dure et vit. Si la devise punk No future ! n'est pas un rejet du futur mais le cri d’une génération qui naît, le flamenco n’y fait pas exception.

Omega (1996) est une œuvre immense réalisée par le chanteur flamenco Enrique Morente qui a fait le pari de réunir le flamenco classique, le punk du groupe Lagartija Nick, Leonard Cohen et Federico Garcia Lorca dans un même album. Le pari était risqué mais il a été tenu. Pourtant, mélanger l’approche musicale du flamenco, celle du sentiment qui s’allonge dans la voix comme une plainte, ces rythmiques asymétriques et la place laissée à l’interprétation de la note n’était pas quelque chose de simple.

omegaTrès dense, Omega est un album qui n’a pas vieilli et a, en 2016, fêté ses vingt ans par une réédition. Et avec le temps, beaucoup d’encre a coulé, beaucoup de chroniqueurs et de journalistes ont parlé de cet album et de ce qu’il représente pour le flamenco.

Le flamenco n’est pas un genre qui se mélange facilement : sa culture, ses rites, ses rythmiques sont autant de barrières qui le rendent peu accessible. Pourtant, Morente a réussi son tour de force et a ouvert un courant qui vingt années après la sortie de l’album continue de perdurer. Le flamenco-fusion peut être vu comme une extension du flamenco nuevo (nouveau flamenco), celui qui a vu apparaître des artistes comme Tomatito, Paco de Lucia, etc. Un courant qui a aussi vu l’apparition de la guitare comme instrument principal. Dans le flamenco-fusion, c’est l’intensité qui apparaît comme instrument principal.

Entre reprises de Leonard Cohen et mises en musique de poèmes de Garcia Lorca, Omega est une œuvre d’art complète qui allie poésie, musique et interprétation. Cette œuvre traverse autant les continents que les époques. Aujourd’hui de nombreux groupes se sont essayés à l’exercice du flamenco-fusion. Partons à l’écoute de quelques-uns d’entre eux.

Hora Zulu et Fausto Taranto

Hora Zulu est un groupe de rap-metal formé à Grenade en 2000. Le groupe se réunit autour de Paco Luque, ancien guitariste de Largatija Nick, Javi Cordovilla du groupe Sucio Frank qui avait déjà joué avec Paco et Aitor Velázquez y ChicoNar, DJ du groupe de rap Lakademia. Une première maquette du groupe sort sous le nom Supastarz Sound System. Ce n’est qu’en 2001 que le groupe se constitue réellement et commence à travailler sur une seconde maquette puis un premier album. Il est déjà intéressant de voir que Paco Luque a participé au projet Omega, l’approche de la fusion est quelque chose de très présent dans la discographie d’Hora Zulu.

horazuluL’inspiration de culture andalouse qui règne sur la ville de Grenade n’apparaît pas tout de suite dans leur musique. C’est plus tard que l’étoile à huit branches devient leur logo pour les pochettes des albums géométriques. Pourtant, ces premières influences sont présentes dans leurs morceaux comme Andaluz de Nacimiento ou Tientos. Mais à ce moment, le flamenco est encore un élément extérieur, il ne fait pas partie intégrante de leur musique. Cette dernière est, dans les premiers albums, un rap-metal sans fioritures qui va droit au but, dans la lignée des groupes américains qui écumèrent le lecteur mp3 des jeunes boutonneux entre la fin des années 1990 et la première moitié des années 2000. Leur premier album, Me duele la boca de decirlo (2002), pose les premières bases musicales du groupe : c’est rapide et direct.

Hora Zulu continue sur cette voie tout au long de trois albums. Ce n’est qu’avec leur dernier album, Siempre Soñé Saber Sobre, Nadie Negó Nunca Nada (2012), que s’opère une vraie transformation du son du groupe. Cet album, sorti quatre longues années après Querer Creer, Creer Querer, est radicalement différent des albums précédents : ce n’est pas tant musicalement (cela reste très metal et direct) que par une intensité toute flamenco. Hora Zulu expérimente ici un peu plus certaines compositions où l’on retrouve très distinctement les inspirations ambiantes et poétiques d’Omega.

L’album est d’ailleurs entrecoupé de morceaux acoustiques : A Don Enrique, A Don Carlos, A Don Rafael et A Don Emilio qui ajoute une ambiance plus mystique et plus riche au style rugueux du groupe. Les morceaux ont gagné en intensité et pas seulement en battements par minutes bruyants. Il y a ce sentiment que la musique vient plus des tripes que des haut-parleurs : c’est le flamenco !

Des morceaux comme Que Me Mata ou Siempre Soñe Saber Sobre illustrent assez bien ce tournant différent prit par un groupe qui ne pouvait plus se contenter du rap-metal en 2012. Malheureusement et malgré le succès de l’album, le groupe décide en 2013 de faire une pause.

Quelques mois plus tard, Paco Luque annonce un nouveau projet : Fausto Taranto. Le groupe sort des petites vidéos de teasing prometteuses pendant plusieurs mois avant de sortir un premier morceau : Loco Por Saber. Et là, c’est l’explosion !

Le groupe est dans la continuité directe d’Omega et d’Hora Zulu. Alors qu’Hora Zulu ne faisait qu’expérimenter une fusion, Fausto Taranto assume complètement le mélange et réalise un album de flamenco metal d’une excellente qualité. Autant dans le chant que dans les rythmique et le graphisme (leur logo est un mélange des peignes utilisés par les danseuses flamenco et d’une tête de mort), l’influence du flamenco est entièrement présente et assumée.

Le premier EP du groupe sort en 2014 et l’album, El Circulo primitivo suit directement en 2015. Chœurs de femmes, rythmiques tapées aux mains, guitares envoûtantes, tout est présent pour rappeler une zambra andalouse jusqu’à l’arrivée des guitares électriques et de la batterie. El Circulo primitivo est fondamentalement un excellent premier album qui, malgré quelque manque de maturité, repousse les limites du flamenco fusion. Actuellement, Hora Zulu s’est reformé le temps de quelques concerts.

Canteca de Macao

En route pour Madrid où le groupe Canteca de Macao se rencontre par hasard en 2003. Après la composition et la publication gratuite sur leur site internet d’une maquette, ils décident de signer un contrat avec Warner afin d’enregistrer sérieusement.

Le groupe débute sur un reggae mêlé de rumba. Une musique « du monde » qui est soutenue par des paroles et une attitude altermondialiste toujours revendiquée par ses membres. Le groupe a beaucoup de potentiel dès le départ mais n’arrive pas à sortir des clichés hippies et rumba. Cela ne leur empêche pas de sortir d’excellent albums reggae ska comme Camino de la vida entera (2007) et Agua pa’ la tierra (2009). Leur quatrième opus, Nunca es Tarde (2012), n’a pas été produit par Warner mais par Kasba Music, un label qui produit énormément de musique « du monde », fusion et militante. À ce moment, le groupe gagne en liberté et en autonomie et développe sa propre approche, chose qui n’était que peu définie au départ.

Mêlant jazz, reggae, flamenco et ska, Canteca de Macao a sa propre touche aussi intense que festive, et n’hésite pas à se réinventer notamment lors de leur opus anniversaire Una decada, qui célèbre leurs dix ans et contient de nouvelles versions de leurs meilleurs morceaux. Certaines sont acoustiques, d’autres sont des essais complètement à l’opposé de la version originale comme la version Drum’n Bass d’Alternativa Libertaria.

Dans leur dernier album, Lugares comunes, ils se font plus intimes et se rapprochent d’une folk un peu flamenco laissant cotillons et trompettes au passé. C’est un album d’adieu : le groupe a annoncé qu’il se séparerait à la fin de sa tournée.

Canteca de Macao est sans doute le plus festif et le plus léger des groupes que nous évoquons dans cet article.

À lire : No future, no flamenco, Fuel Fandango !

En savoir plus...

Omega Enrique Morente & Lagartija Nick El Europeo, 1996 Siempre Soñé Saber Sobre, Nadie Negó Nunca Nada Hora Zulu Kaiowas Records, 2012 Una decada Canteca de Macao 2014